Alep-Est est la victime d’un déluge de feu [en]

Syrie/Humanitaire - Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies - Conseil de sécurité - 21 novembre 2016

Monsieur le Président,

Je remercie Monsieur Stephen O’Brien et Madame Elizabeth Hoff pour leurs interventions, qui une nouvelle fois, suscitent notre indignation, et je voudrais rendre hommage à leur action et à celle de leurs équipes.

Vos exposés décrivent un engrenage inexorable de violence, qui rend impossible tout travail des acteurs humanitaires et condamne des centaines de milliers de personnes à la faim et peut-être à la mort.

Je voudrais aujourd’hui souligner trois points :

D’abord, la gravité de la situation humanitaire à Alep est au-delà de ce que les mots peuvent décrire. Alep-Est est la double-victime d’un déluge de feu et d’un siège digne du Moyen-âge. L’un et l’autre, qui ciblent les civils, sont constitutifs de crimes de guerre.

Selon les informations en notre possession, des centaines de personnes, dont de nombreux enfants, ont été tuées depuis mardi dernier dans des bombardements ou des feux d’artillerie ininterrompus, au point que les équipes de sauvetage sont dans l’incapacité d’intervenir pour extraire les blessés des décombres. Ces conditions rendent impossible le travail des acteurs humanitaires, l’acheminement de l’aide d’urgence et les évacuations sanitaires. Aucun convoi n’a pu atteindre l’est de la ville depuis juillet dernier. Les réserves d’aide humanitaire conservées dans les entrepôts d’Alep-Ouest sont à présent épuisées. Plus de 275 000 civils sont aujourd’hui assiégés dans Alep-Est, à la merci des bombardements incessants du régime et de ses soutiens, sans nourriture, ni médicaments, ni services de première nécessité. L’Envoyé spécial l’a dit sans ambiguïté à l’issue de son déplacement à Damas hier : la chute d’Alep-Est aurait pour conséquence une nouvelle crise humanitaire sans précédent, qui condamnerait sans doute plus de 200 000 personnes à fuir vers la Turquie.

Deuxième observation, la population d’Alep n’est pas la seule à souffrir en Syrie. Partout, le régime resserre son étau autour des civils et refuse d’accorder les autorisations nécessaires aux plans mensuels de convois inter-agences, dans une politique délibérée d’obstruction et de siège, pour contraindre les populations à fuir et les opposants à se rendre. Durant le mois de novembre, les Nations unies ont présenté 18 demandes pour accéder à 900 000 personnes dans les 25 zones assiégées ou difficiles d’accès. Un tiers de ces demandes a été rejeté, sans aucune justification valable au regard des principes de l’aide humanitaire. A Douma, comme nous l’a indiqué Stephen O’Brien, un important convoi qui devait approvisionner 70 000 personnes en aide humanitaire est resté bloqué au dernier checkpoint tenu par le régime. Les autorités syriennes ont exigé le déchargement du convoi, alors que des scellés avaient été apposés lors de son chargement.

Les fournitures médicales et de santé sont toujours délibérément retirées des convois : 45 000 médicaments ont ainsi été retirés et détruits au mois d’octobre. L’aide continue à être entravée et gâchée, les populations restent affamées et sans soins, du fait que le régime impose aux Nations unies et à leurs partenaires ses exigences. Je rappelle que les autorités syriennes sont expressément tenues de respecter leurs obligations au titre du droit international humanitaire. Elles sont dans l’obligation d’assurer un accès rapide, sécurisé et sans entrave à l’ensemble des populations de Syrie conformément aux résolutions du Conseil de sécurité.

Troisième remarque, le régime et ses alliés poursuivent également leurs attaques délibérées contre les hôpitaux et le personnel médical, exactions qui sont elles aussi constitutives de crimes de guerre. 5 hôpitaux ont été attaqués entre le 13 et le 15 novembre, faisant au moins 2 morts et 19 blessés dont 6 personnels médicaux. Comme l’a indiqué le Secrétaire général hier, plus aucun hôpital n’est fonctionnel à Alep-Est aujourd’hui. L’OMS a dénoncé 126 attaques de ce type en Syrie depuis le début de l’année. Les nombreuses exactions commises quotidiennement en Syrie ne sauraient rester impunies. Toute la lumière devra être faite sur toutes les violations des droits de l’Homme et du droit international humanitaire, qui discréditent les prétentions du régime à incarner la réconciliation du peuple syrien et l’avenir de ce pays.

Monsieur le Président,

Au cours des deux derniers mois, la France n’a eu de cesse de marteler un même message, que je réitère aujourd’hui : le régime et ses soutiens doivent cesser, immédiatement et définitivement, leurs bombardements à Alep et permettre aux acteurs humanitaires de convoyer une assistance d’urgence à toutes les populations qui en ont aujourd’hui un besoin vital. Cet appel est relayé par la très large majorité des membres du Conseil de sécurité. La France demande une fois nouvelle fois à ceux des membres de ce Conseil qui sont engagés dans les combats et qui ont de l’influence sur le régime de rompre l’engrenage en cours, dont le legs sera un pays dévasté, promis à des décennies d’instabilité, de violence et de terrorisme.

Ne nous y trompons pas en effet : non seulement la stratégie de guerre totale qui est déclenchée à Alep est une catastrophe humanitaire, mais elle est aussi une erreur stratégique. Cette stratégie conduit en effet mécaniquement à une partition de la Syrie, à une accentuation de la radicalisation et à un renforcement de Daech et du terrorisme en général.

A Alep, ne nous y trompons pas, l’horreur et la terreur sont les deux faces de la même médaille. Au nom de la France, je voudrais donc souligner à nouveau l’urgence absolue de mettre à terme aux bombardements et à la guerre pour rechercher ensemble les voies d’un règlement politique. C’est la seule issue possible à cette tragédie - et c’est la responsabilité du Conseil de sécurité, dont la crédibilité est lourdement engagée.

Je vous remercie.

Dernière modification : 21/11/2016

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