Alep est en train de sombrer sous nos yeux [en]

Réunion d’urgence sur Alep - Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies - Conseil de sécurité - 30 novembre 2016

Monsieur le Président,

Je souhaite remercier la présidence sénégalaise pour avoir organisé, à la demande de la France et du Royaume-Uni, cette session d’urgence du Conseil de sécurité sur la situation à Alep. Je souhaite également remercier l’Envoyé spécial pour la Syrie, Staffan de Mistura, le Secrétaire général adjoint pour les Affaires humanitaires, Stephen O’Brien, et Geert Cappelaere de l’Unicef pour leurs interventions.

Monsieur le Président,

Le 15 novembre, le régime d’Assad et ses soutiens ont engagé une nouvelle offensive terrestre sur Alep-Est, qui s’est intensifiée le 26 novembre. Cette offensive massive, aérienne également, a abouti à la prise de la moitié de la zone tenue par l’opposition. Son bilan s’élève à au moins 225 morts civils, dont 27 enfants. Plus de 20 000 personnes ont été déplacées du fait des combats, et plus de 200 000, au bas mot, demeurent prises au piège. La situation humanitaire, cela a été dit, est simplement dramatique. Les zones encore contrôlées par l’opposition ne disposent plus d’infrastructures sanitaires opérationnelles, les hôpitaux d’Alep-Est ayant été bombardés sans répit. Les réserves de nourriture d’urgence des Nations unies sont épuisées depuis plus de dix jours et l’accès à l’eau potable est insuffisant pour l’ensemble de la population. Alep, cette ville millénaire où ont fleuri plusieurs des plus brillantes civilisations, est en train de sombrer sous nos yeux.

Monsieur le Président,

Chacun d’entre nous est conscient de la logique d’un extrême cynisme et d’une extrême brutalité qui préside à l’offensive en cours du régime syrien à Alep, et qui est bien une stratégie de guerre totale. Le régime ne fait d’ailleurs pas mystère de son objectif. Mais même la guerre a des règles, établies notamment par les Conventions de Genève, qui s’appliquent en tout temps et en tous lieux. Ces règles, c’est le respect du droit international humanitaire, et en particulier la protection des populations civiles. C’est l’interdiction faite à tout belligérant de cibler délibérément des zones où vivent des civils et des acteurs humanitaires, de procéder à des attaques indiscriminées, d’entraver l’assistance humanitaire et les évacuations médicales, d’utiliser la famine comme arme de guerre.

Ces principes élémentaires de droit et de morale sont constamment bafoués par le régime et ses soutiens, qui se sont montrés prêts à tout pour reprendre le contrôle de la ville et briser la résistance des insurgés. Dans cette équation implacable, dans cet acharnement systématique, la population civile d’Alep-Est n’est même pas un paramètre. Alep-Est est la double victime d’un déluge de feu et d’un siège digne du Moyen-Age. L’un et l’autre, qui ciblent les civils, y compris les hôpitaux et le personnel médical, sont constitutifs de crimes de guerre.

Au cours des dernières semaines, la France n’a eu de cesse de marteler un même message, d’exiger du régime et de ses soutiens qu’ils cessent cette offensive et toutes les attaques indiscriminées, et qu’ils permettent enfin à l’assistance humanitaire d’accéder sans délai à la population d’Alep-Est. Il s’agit prioritairement de fournir assistance et protection aux populations civiles, à celles qui veulent rester comme à celles qui veulent partir. Ceux qui veulent partir doivent pouvoir le faire mais aussi choisir la zone vers laquelle ils souhaitent aller. Aujourd’hui ils sont terrifiés à bon droit : par les frappes qui tuent ceux qui tentent de fuir ; par les massacres de ceux qui sont passés dans les zones contrôlées par le régime ; par les camps dans lesquels ils ont été parqués.

Aujourd’hui, nous constatons que le Conseil n’a, une nouvelle fois, pas été en mesure de trouver un accord pour sauver la population d’Alep-Est. Le projet de résolution franco-espagnol, puis le projet néo-zélandais et enfin le projet des plumes « humanitaires » : toutes les initiatives de ce Conseil pour sauver les civils d’Alep se sont heurtées à la même fin de non-recevoir de la Russie.

C’est pourquoi la France demande une nouvelle fois à ceux des membres du Conseil qui sont engagés dans les combats et qui ont de l’influence sur le régime, je pense notamment à la Russie, de peser de tout leur poids pour rompre l’engrenage en cours - un engrenage dont le legs sera un pays dévasté, promis à des décennies d’instabilité, de violence et de terrorisme. En cela, il faut le souligner, la politique de guerre totale menée actuellement est aussi une erreur stratégique.

En effet, Monsieur le Président, ne nous y trompons pas : le drame d’Alep n’est pas le chemin douloureux par lequel il faudrait passer pour obtenir enfin la stabilisation de la Syrie, autour d’une Syrie dite « utile » reconstituée. Non. Le drame d’Alep marque un palier de plus dans la descente vers l’abime qu’est la tragédie syrienne. Au bout de cette chute, de ces enfants déchiquetés par les bombes ou défigurés par la faim, il y a la promesse d’un conflit sans fin dont les groupes terroristes seront naturellement les premiers bénéficiaires.

La tragédie d’Alep nourrit mécaniquement la radicalisation et donc le terrorisme. En cela, elle est bien un cadeau de feu et de sang fait au terrorisme. En cela aussi, la comparaison entre Alep aujourd’hui et le Guernica de la guerre d’Espagne est hélas pertinente. Alep est à la fois une tragédie humanitaire de très grande ampleur, l’épicentre du pire drame humanitaire depuis le début du XXIème siècle, mais aussi un trou noir qui aspire et détruit toutes les valeurs qui sont celles des Nations unies, et enfin la promesse de terribles drames à venir.

C’est dire combien pour la France, qui avec d’autres a été victime du terrorisme et reste soumise à sa menace, Alep est au cœur d’un enjeu qui touche si profondément à nos valeurs mais aussi à nos intérêts - y compris à nos intérêts de sécurité. A Alep, le drame humanitaire et le risque terroriste, l’horreur et la terreur sont les deux faces de la même médaille.

Au nom de la France, je voudrais donc souligner à nouveau l’urgence absolue de mettre un terme aux bombardements et à la guerre, de protéger les civils et de rechercher ensemble les voies d’un règlement politique, car c’est la seule issue possible à ce conflit. C’est dans cet esprit que le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, organisera à Paris le 10 décembre prochain une réunion ministérielle associant ceux qui refusent la stratégie actuelle de guerre totale et souhaitent relancer d’urgence une solution négociée.

Monsieur le Président,

Tel est l’appel qu’au nom de la France je voudrais lancer aujourd’hui. C’est un appel à l’action, et donc à nous unir sur des objectifs communs. Sachons assumer ensemble nos responsabilités. En plus de tout le reste, c’est bien la crédibilité du Conseil de sécurité qui est engagée, et qui est lourdement engagée, dans le drame syrien.

Je vous remercie.

Dernière modification : 30/11/2016

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