Alep, ville symbole, ville martyre [en]

Réunion d’urgence du conseil de sécurité de l’ONU sur la Syrie - Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies - 4 mai 2016

Monsieur le président,

Je remercie la présidence égyptienne du Conseil de sécurité de nous réunir aujourd’hui pour ce débat public consacré à la situation en Syrie et à Alep en particulier, dont la France a pris l’initiative avec la Grande-Bretagne.
Je remercie également MM Feltman et O’Brien pour leurs interventions.

1/. Le processus diplomatique initié à Vienne a marqué un espoir en aboutissant le 27 février dernier à l’entrée en vigueur d’une cessation des hostilités sur l’ensemble du territoire syrien. La France a voté la résolution 2268 et salué cet accord comme une contribution à la désescalade et une opportunité pour les Syriens de voir enfin le processus diplomatique aboutir à une réduction de la violence et une amélioration de la situation des populations civiles. Pendant près d’un mois, cette cessation des hostilités a apporté à ces populations une amélioration jamais vue depuis le début du conflit il y a de cela 5 ans, même si les progrès humanitaires n’ont jamais été à la hauteur des attentes.

2/. Or nous constatons depuis le mois dernier que l’édifice fragile de la cessation des hostilités prend l’eau de toutes parts et menace aujourd’hui de s’effondrer. Appelons un chat un chat : le régime de Damas en est le principal responsable. Et la nouvelle offensive que le régime a engagée sur la ville d’Alep le 22 avril en est la démonstration la plus flagrante et la plus tragique.

A bien des égards, Alep est à la Syrie ce que Sarajevo était à la Bosnie : une ville symbole, une ville carrefour, une ville martyre. Alep, cette ville symbole, plusieurs fois millénaire, classée au patrimoine mondial de l’humanité, cette ville carrefour où se sont entrechoquées et entremêlées tant de civilisations qui ont laissé sur la ville une empreinte profonde et diverse, est aujourd’hui une ville martyre.

Ce bastion de l’opposition modérée a résisté depuis quatre ans aux assauts continus du régime de Bachar al Assad comme à ceux de Daech. Nous ne pouvons pas fermer les yeux aujourd’hui face à ceux qui voudraient mettre la main sur Alep, en utilisant l’accord de cessation des hostilités comme un écran de fumée.

Cela d’autant plus que dans son offensive sur Alep, le régime a recours à tous les moyens, y compris celui des attaques délibérées contre les civils. Nous en mesurons les conséquences. Cette reprise des combats a entrainé plus de 280 morts en quelques jours et provoqué un nouvel afflux de personnes déplacées à la frontière turque. L’usage des barils d’explosifs sur des zones peuplées de civils, dont l’objet même est de semer la terreur parmi les populations, et que la France n’a cessé de dénoncer, a repris.

Alors même que le Conseil de sécurité a adopté hier à l’unanimité la résolution 2286 sur la nécessaire protection des personnels et infrastructures médicales, le régime les prend délibérément, systématiquement, méthodiquement, pour cible. Le 25 avril, 5 cinq casques blancs ont perdu la vie, après avoir été délibérément visés par des attaques de l’un de leur centre à Atareb, près d’Alep. Le 27 avril, c’est l’hôpital d’Al-Quds qui a été visé par les bombardements du régime, avec son cortège de victimes. Le 29 avril, le centre de santé de Merjeh à Alep a été complètement détruit.

Je le répète, le régime du président syrien Bachar al Assad porte l’entière responsabilité de la rupture de la trêve à Alep. Face à cette spirale de violence, la France, conjointement avec le Royaume Uni, se devait d’en appeler au Conseil de sécurité des Nations unies.

3/. A l’heure où nous nous réunissons, le fragile accord entre Russes et Américains annoncé à l’instant est une première nouvelle encourageante mais qui reste à confirmer et, si elle l’est, à traduire sur le terrain. Pour restaurer la trêve sur l’ensemble du territoire syrien et préserver la dynamique politique, nous devons faire beaucoup plus afin que la cessation des hostilités soit effectivement respectée. Sans quoi, nous risquons le retour de l’horreur et la reprise d’affrontements qui, rappelons-le, ont fait plus de 400 000 morts - 400 000 morts - des millions de réfugiés et détruit tout un pays.

La France estime que le Conseil de sécurité a un rôle à jouer dans la surveillance du respect de la trêve et la sanction des violations les plus graves, en exploitant les informations qui doivent lui être relayées, sur une base mensuelle, par les taskforces de Genève, comme le prévoit la résolution 2268. Dans l’immédiat, les soutiens du régime doivent prendre leurs responsabilités et user de leur influence sur Damas pour faire taire effectivement les armes. On sait en effet que trop souvent, le régime n’a donné un accord de façade que pour mieux le violer.

4/. La semaine dernière, l’Envoyé spécial Staffan de Mistura nous avait collectivement alertés en soulignant que la cessation des hostilités était en danger. Nous sommes convaincus qu’une mobilisation collective est nécessaire pour répondre d’urgence à cet appel. La France pour sa part ne ménagera aucun effort en ce sens, à travers trois axes en particulier :

- après cette réunion du Conseil de sécurité, nous souhaitons d’abord que ce Conseil puisse envoyer un message clair sur la nécessité de faire cesser les combats à Alep et de renforcer la cessation des hostilités. Il s’agit ni plus ni moins que de faire respecter la résolution 2268, qui avait été adoptée à l’unanimité sur proposition conjointe de la Russie et des Etats-Unis ;

- Il est essentiel, d’autre part, de continuer à mobiliser la communauté internationale pour faire pression sur le régime et tenter de recréer une dynamique positive. C’est dans cet esprit que le Ministre des Affaires étrangères, M. Jean-Marc Ayrault, et son homologue allemand rencontrent aujourd’hui l’Envoyé spécial de Mistura et le chef de l’opposition modérée, Riyad Hijab ;

- enfin, à l’instar de Staffan de Mistura devant ce Conseil la semaine passée, la France demande depuis plusieurs jours l’organisation, dans les meilleurs délais, d’une réunion ministérielle du Groupe international de soutien à la Syrie. Avec trois objectifs, pour résumer : obtenir de meilleures garanties du respect de la trêve, réaffirmer la nécessité de protéger et porter assistance aux populations civiles, et relancer les négociations en vue d’une solution politique.

5/. Monsieur le Président,

Nous n’avons au fond qu’une seule boussole : tout faire pour faire cesser les violences à Alep bien sûr, mais aussi dans l’ensemble de la Syrie, et permettre la reprise d’une négociation destinée à mettre en œuvre la résolution 2254 et le Communiqué de Genève. Il n’existe pas d’autre alternative pour mettre un terme à la tragédie syrienne.

Je vous remercie.

Dernière modification : 04/05/2016

Haut de page