Daech ne recule devant aucun crime pour se financer - 17 décembre 2015

Lutte contre le financement du terrorisme - Intervention de M. Michel Sapin, ministre des Finances et des Comptes publics - Réunion des ministres des Finances - Conseil de sécurité - 17 décembre 2015

Merci Monsieur le Président,

Un mot pour vous remercier d’avoir pris l’initiative de cette réunion qui nous permet d’avoir l’honneur de participer en tant que ministres des Finances à une réunion du Conseil de sécurité.

Monsieur le Secrétaire général,
Mesdames, Messieurs,

Il y a un mois, la France était frappée par des attentats terroristes d’une ampleur sans précédent sur le territoire français. Je veux ici remercier le monde entier qui a eu à cette occasion des mots, des gestes de solidarités qui nous ont beaucoup touchés.

Mais la France n’a pas été la seule frappée. Aucun pays n’y échappe, aucun continent n’est épargné, et chaque mois qui passe, la liste de ces attaques barbares s’allonge inexorablement : Liban, Turquie, Tunisie, Egypte, dernièrement Etats-Unis. Dans le monde, depuis juin 2014, ce sont des milliers de femmes et d’hommes qui ont perdu la vie dans des actes de terrorisme perpétrés par Daech ou les groupes qui lui ont prêté allégeance. Nous sommes donc, chacun le sait, tous concernés.

Face à cette barbarie aveugle, chacun a le devoir d’agir.

Dans de tels moments, chacun d’entre nous doit mettre de côté ses particularités nationales pour unir ses efforts, faire progresser une volonté commune. Cette volonté commune, c’est ici, au Conseil de sécurité des Nations unies, qu’elle s’exprime, parce que c’est ici que l’histoire de toutes les grandes crises s’est écrite. Et nous sommes aujourd’hui face à une crise d’une telle ampleur.

Ce message, nous l’avons porté la semaine dernière à Bruxelles avec mes collègues européens, au cœur de cette autre construction éminemment collective, de cette œuvre de volonté commune qu’est l’Union européenne. La menace terroriste est une menace pour le monde entier mais elle est aussi une menace pour le projet européen compte tenu de ses conséquences. Les Européens doivent donc collectivement – ils ont décidé de le faire - se donner les moyens d’y faire face.

Demain, ici même, nos collègues des affaires étrangères se réuniront pour chercher une solution à la crise syrienne. Eux sont plus habitués que nous à se réunir dans cette salle. Mais c’est la même motivation qui nous anime, la même volonté qui nous guide : la sécurité de tous est de la responsabilité de tous. Nos collègues y contribuent en trouvant des solutions aux conflits armés. A nous d’y contribuer en tarissant l’argent qui finance ces conflits et en asphyxiant les terroristes qui s’en nourrissent.

* *

Car l’originalité et la puissance de ce groupe terroriste tient au fait qu’il a amassé un butin de guerre exceptionnel reposant sur des sources diversifiées : contrebande, extorsions, trafics, Daech ne recule devant aucun crime pour se financer.

Nous qui sommes rassemblés aujourd’hui, nous qui sommes- pour la plupart d’entre nous - des ministres des finances, notre rôle est justement de comprendre ces flux financiers pour y mettre fin. Tout doit être fait pour asphyxier le terrorisme.

La résolution que nous venons d’adopter apporte des réponses concrètes : elle reconnaît Daech comme l’entité à combattre. Elle identifie les moyens de financement spécifiques de cette entité terroriste : le commerce de pétrole, des antiquités et œuvres d’art, les rapts et rançons, les extorsions de fonds, la traite des êtres humains, etc. Elle donne les moyens légaux de les stopper, par le gel des avoirs des personnes ou des entités liées aux financements partout dans le monde.

Maintenant que cette résolution est adoptée, nous devons la mettre en œuvre le plus rapidement possible. Elle n’aura pas d’effet si elle ne conduit pas à de nouvelles désignations par le Conseil de sécurité des Nations unies : il y a une liste de personnes et d’entités sanctionnées pour leurs liens avec Al Qaida ; maintenant nous ciblons Al Qaida et Daech, cette liste doit donc s’allonger ! La France attachera une importance particulière à la mise en œuvre effective et rapide de cette résolution.

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Au-delà de Daech, l’autre leçon des attaques récentes, c’est que les terroristes trouvent sans cesse de nouvelles manières de se financer, y compris par de petites sommes. Notre responsabilité est qu’aucun d’entre eux ne puisse passer inaperçu.

Je vois pour les ministres des finances trois défis :

Tout d’abord, nous devons rehausser l’efficacité de notre renseignement financier. Nous devons nous doter des capacités nécessaires pour traquer les flux financiers suspects. Il faut mieux intégrer nos cellules financières avec les services de renseignement et d’enquête. Il faut améliorer considérablement les échanges entre les cellules de renseignement financier de nos différents pays. Il est crucial que l’information soit mieux partagée, de manière plus complète et plus rapide : parfois, il ne faut que quelques heures pour éviter un attentat.

Il y a un deuxième défi, celui de l’anonymat. Pour qui veut transférer des fonds discrètement, il y a des méthodes traditionnelles, archaïques : le cash, l’or, les métaux précieux. Ces moyens de paiement doivent être mieux contrôlés. Mais aujourd’hui, celui qui veut transférer des fonds discrètement peut aussi le faire avec des méthodes très modernes, innovantes : les monnaies électroniques, les monnaies virtuelles constituent des risques nouveaux. Je parle d’expérience, récente et douloureuse : les attaques du 13 novembre à Paris ont été en grande partie financées à l’aide de cartes prépayées, qui ont permis des transferts et des paiements anonymes entre la Belgique et la France. Nous devons nous attaquer à ces failles : il ne s’agit surtout pas d’interdire ces paiements innovants, mais il faut supprimer leur anonymat.

Enfin, parce que le financement du terrorisme est multiple et protéiforme, c’est toute la société qui doit se mobiliser. Les acteurs privés doivent être tout aussi vigilants que le sont nos services. En France, nous avons dès janvier publié un appel à la vigilance des établissements financiers, pour les sensibiliser au risque de financement de groupes terroristes en lien avec Daech. Nous avons édité un guide spécifique à l’attention des associations et j’ai écrit aux professionnels du marché de l’art pour leur signaler les risques de financement par Daech du trafic de ces objets archéologiques ou de ces objets artistiques. Je me félicite que le concept des appels à vigilance soit repris dans la résolution d’aujourd’hui. Il faut les généraliser.

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Le programme de travail est dense, les efforts sont devant nous.

Je veux saisir l’opportunité de remercier le Groupe d’action financière (GAFI), qui est au cœur du dispositif de lutte contre le financement du terrorisme. Il dispose d’une vision claire des défaillances de ses membres en matière de criminalisation du financement du terrorisme ou en matière de gels d’avoirs. Au sommet du G20 d’Antalya, au lendemain des attaques du 13 novembre, les chefs d’Etat et de gouvernement ont donné un mandat très clair. Il n’est plus temps de tergiverser, il faut faire pression sur ces pays pour qu’ils rendent leurs dispositifs efficaces. Je remercie le Président du GAFI d’avoir tenu ce week-end à Paris une réunion exceptionnelle consacrée au financement du terrorisme. Dès février prochain, lors du prochain G20 finances sous la présidence chinoise, j’espère que nous serons en mesure de prendre de nouvelles décisions, efficaces et puissantes.

Un GAFI efficace, c’est une garantie d’application effective des décisions des Nations unies. De même, il est très important que les travaux du GAFI irriguent la réflexion dans ce bâtiment même des Nations unies. Trop souvent, nos institutions fonctionnent en vases clos, les diplomates parlent aux diplomates et les financiers parlent aux financiers. C’est aujourd’hui une occasion pour rompre ce cloisonnement.

Enfin, je veux terminer en saluant ici Jack Lew, qui a pris l’initiative de cette toute première réunion des ministres des finances du Conseil de sécurité. J’espère que ce sera une première réunion féconde, parce que l’action en commun est la clé de l’efficacité.

Dernière modification : 04/08/2016

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