La France appelle à une trêve humanitaire à Alep [en]

Situation humanitaire en Syrie - Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies - Conseil de sécurité - 26 juillet 2016

Monsieur le Président,

1/. En février dernier, l’adoption de l’accord de cessation des hostilités avait offert une lueur d’espoir : celui d’une réduction des violences qui ouvrirait la voie à une sortie de crise, et à la négociation d’une transition politique en Syrie. Deux mois plus tard, fin avril, le régime, soutenu par ses alliés, débutait son offensive sur Alep et anéantissait cet espoir. La France avait alors, avec le Royaume-Uni, pris l’initiative de réunir le Conseil de sécurité, le 4 mai dernier, pour dénoncer la situation dramatique que connaissait Alep et les centaines de milliers d’habitants qui y résidaient encore. Le régime venait en effet, avec la complicité de ses alliés, de déclencher une offensive qui sonnait le glas de la cessation des hostilités.

Le consentement à cette cessation des hostilités, nous le craignions, n’était qu’un rideau de fumée, oui, un écran de fumée pour masquer, avec le plus grand cynisme, une stratégie exclusivement militaire visant, sous couvert de lutte contre Jabhat al Nosra, à l’encerclement, puis la réduction, de toutes les zones tenues par l’opposition. Ce que le régime ne peut contrôler, il s’ingénie à le détruire : hier encore, des hôpitaux étaient bombardés à Alep, en violation totale du droit international humanitaire et de la résolution 2286 du Conseil de sécurité que nous avons adoptée à l’unanimité il y a quelques semaines. Le régime n’a, pendant toute cette période, cessé de violer les résolutions du Conseil, le droit international humanitaire et les principes d’humanité les plus élémentaires. Il n’a cessé ses bombardements sur la population civile et les groupes armés non-terroristes. En cautionnant et en appuyant cette attitude du régime, certains membres de ce Conseil engagent leur responsabilité et leur crédibilité.

2/. La brutalité n’a depuis cessé de se renforcer sur la ville et la province d’Alep. Après avoir connu les attaques indiscriminées et les bombardements quotidiens aux barils d’explosif, la ville d’Alep est désormais assiégée. La route de Castello, sa dernière voie d’approvisionnement en eau, en vivres et en médicaments, a été coupée par les forces alliées au régime.

A bien des égards, Alep est à la Syrie ce que Sarajevo était à la Bosnie : une ville symbole, une ville carrefour, une ville martyre. Alep, cette ville symbole plusieurs fois millénaire classée au patrimoine mondial de l’humanité, cette ville carrefour où se sont entrechoquées et entremêlées tant de cultures qui ont laissé sur la ville une empreinte profonde et diverse, est aujourd’hui une ville martyre. Ce symbole de la civilisation est l’objet d’un siège de type médiéval. Quelle régression, et franchement, quelle honte ! Dans Alep assiégée vivent encore près de 300 000 personnes, bientôt privées de tout et à la merci de la férocité des milices du régime.

Alors je pose la question : vingt ans après la fin du siège de Sarajevo, le Conseil de sécurité peut-il accepter, sans réagir, que se reproduisent à cette échelle une tactique barbare et un crime de guerre ? Les responsables de ces crimes ne doivent pas rester impunis.

3/. Le calendrier prévu par la R. 2254 fixe au 1er août prochain l’échéance en vue de l’instauration d’une autorité de transition dotée des pleins pouvoirs exécutifs. Pour le Conseil de sécurité, le respect de cette échéance était un test de la volonté réelle du régime et de ses soutiens de parvenir à une solution politique.

Lors de nos dernières consultations, l’Envoyé spécial Staffan de Mistura nous avait collectivement alertés en soulignant que, en l’absence de progrès sur la cessation des hostilités et la situation humanitaire, aucune reprise crédible des négociations ne serait envisageable. A l’heure où nous nous réunissons, c’est bien ce scénario dramatique qui se profile. Alep est devenue la ville martyre de la Syrie. Ainsi assiégée, elle pourrait être le tombeau du processus de Vienne. Or, il n’y aura pas de solution politique pérenne, ni de lutte anti-terroriste efficace, tant que les civils syriens se feront massacrer.

4/. Ainsi que l’a publiquement souligné le Ministre français des Affaires étrangères, Monsieur Jean-Marc Ayrault, la France ne peut fermer les yeux sur le drame d’Alep. Nous ne pouvons laisser s’installer le siège d’Alep sans réagir.

La France formule par conséquent trois demandes :

- Premièrement, nous en appelons solennellement aux alliés du régime, membres de ce Conseil de sécurité et du Groupe international de soutien pour la Syrie, à prendre leurs responsabilités pour que le régime syrien et ses alliés cessent immédiatement l’offensive sur Alep. Il en va de la vie de plusieurs dizaines de milliers de personnes et de la survie même de tout espoir de solution politique négociée. Il en va aussi des valeurs partagées les plus fondamentales des Nations unies.

- Deuxièmement, pour alléger les souffrances des populations, nous demandons également la mise en place immédiate d’une trêve humanitaire à Alep et dans la Ghouta.

- Troisièmement, nous demandons la levée immédiate de tous les sièges et un accès rapide, sécurisé et sans entrave à l’ensemble des populations de Syrie conformément aux obligations des résolutions 2139, 2185, 2254 et 2268 du Conseil de sécurité. Les autorités syriennes doivent respecter leurs obligations, obligations, au titre du droit international humanitaire, et se conformer aux résolutions du Conseil de sécurité.

5/. La mécanique du GISS, les taskforces à Genève, l’action de Staffan de Mistura que nous appuyons, les appels à réunir l’opposition, tout ceci est réduit à néant par le siège d’Alep. A ceux qui se rendent coupables de ce crime, il doit être dit clairement qu’il n’y a pas de coopération possible pendant qu’il est commis, et qu’ils portent une lourde responsabilité devant l’histoire.

Dernière modification : 26/07/2016

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