« La France est respectée, et même espérée »

Entretien de Jean-Marc Ayrault au journal La Croix : « La France est respectée, et même espérée » (4 novembre 2016)

Des conflits au Moyen-Orient à la montée des populismes aux États-Unis et en Europe, Jean-Marc Ayrault, livre pour « La Croix » son regard sur les grands sujets internationaux.

D’après le ministre des affaires étrangères, seule une solution politique est possible pour un règlement de la crise en Syrie, où une divergence profonde demeure entre la France et la Russie.

Il annonce par ailleurs une hausse « substantielle » de l’aide publique au développement, dont le niveau en 2017 sera supérieur de 160 millions d’euros à celui du début du quinquennat de François Hollande.

Cela fait plus de deux semaines que la bataille de Mossoul est engagée. Estimez-vous que la deuxième ville d’Irak peut être reprise dans un délai court ?

Mossoul, c’est une bataille dangereuse pour les forces de la coalition et pour les centaines de milliers de civils dans la ville, otages de Daech. Il n’est donc pas question que la coalition, à laquelle appartient la France, procède à des bombardements indiscriminés sur la ville. Il faut aussi s’occuper des milliers de personnes qui la fuient. Et penser à l’après. C’est aussi sur ce plan que la France prend des initiatives.

Nous avons, le 20 octobre, organisé une réunion à Paris afin de discuter de la gouvernance future de Mossoul et de sa région, comme de l’Irak en général. Nous devons tout faire pour éviter les règlements de compte futurs. Nous ne devons pas reproduire l’erreur des États-Unis en 2003, intervenus en Irak, de surcroît sans anticiper les suites. L’émergence de Daech est une conséquence de leur intervention.

En Syrie, vous dénoncez les crimes commis par Bachar Al Assad et ses soutiens. Pensez-vous qu’il sera possible de le juger ?

Une tragédie se déroule en Syrie depuis la répression de ce qui était au départ une contestation populaire massive, en 2011. Cinq ans plus tard, nous en sommes à plus de 300 000 morts, et à 10 millions de déplacés à l’intérieur du pays ou de réfugiés hors de ses frontières. C’est plus de la moitié de la population du pays. Le jeudi matin 3 novembre, j’ai reçu Paulo Pinheiro qui préside la Commission d’enquête internationale sur la Syrie.

Cette commission n’a pas de statut judiciaire, mais travaille à recueillir des témoignages authentifiés sur les crimes et exactions des deux côtés. Elle doit livrer ses conclusions au Conseil des droits de l’homme, qui présentera son rapport début 2017 à Genève. Les États devront alors prendre leurs responsabilités.

Plus généralement, la lutte contre l’impunité en Syrie est une condition de la paix et d’un retour à la stabilité. La France est déterminée à faire en sorte que les auteurs de faits constitutifs de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité soient un jour traduits devant la justice internationale. Nous y travaillons en tentant de convaincre les autres pays.

La Russie fait partie des pays à convaincre. Or, la droite française vous reproche de ne pas assez parler avec elle.

Cette droite-là se trompe. Avec Poutine le dialogue est permanent. Il n’a jamais été question d’ignorer la Russie. Malgré la crise ukrainienne, nous entretenons des relations économiques – tout en respectant les contraintes des sanctions – mais aussi des relations universitaires, scientifiques, culturelles. J’ai fait la démarche de me rendre à Moscou début octobre, avant d’aller défendre le projet de résolution française pour faire cesser les bombardements à Alep devant le Conseil de sécurité de l’ONU.

Pour autant, vous n’avez pas obtenu le soutien de la Russie.

Sur la Syrie, nous avons une divergence de fond. La Russie prétend régler le problème en allant au bout de la logique de guerre totale pour permettre au régime de reprendre le « pays utile ». Mais cela rendra la solution politique beaucoup plus difficile car le prix payé sera tel qu’il sera impossible de réunir autour de la table ceux qui devraient déjà l’être.

La position de la France, c’est de mettre en œuvre la résolution 2254 du Conseil de sécurité, adoptée en 2015, qui prévoit des négociations pour une transition politique avec différentes étapes. Il faut revenir à l’objectif politique et recréer les conditions favorables aux discussions, à savoir l’arrêt des bombardements et l’acheminement de l’aide humanitaire. Autour de la table doivent se retrouver toutes les parties, aussi bien des représentants de Bachar Al Assad que de l’opposition, dont Riad Hijab est le coordonnateur.

Les États-Unis ont-ils joué leur rôle en Syrie ?

Nous avons des points de désaccords avec les États-Unis. Leur refus d’intervenir en 2013 après que la ligne rouge de l’utilisation d’armes chimiques a été franchie, a été un tournant. La situation en Syrie s’est détériorée et la Russie est devenue une partie au conflit. La modification du rapport de force complique la recherche d’une situation politique. Dans ce contexte, la question est de savoir si les Américains veulent assumer pleinement leurs responsabilités.

L’élection présidentielle américaine se déroule dans quatre jours. Que révèle le phénomène Donald Trump ?

Il révèle des problèmes intérieurs aux États-Unis. Une partie des Américains se sentent déclassés et contestent les élites. Il y a aussi une forme de populisme qui se développe avec des caractéristiques communes un peu partout en Occident et au-delà. Cela ne doit pas nous laisser indifférents.

Une partie de ces électeurs se considèrent comme les perdants de la mondialisation. Une autre défend des positions très conservatrices. Il faut donc comprendre sans faire de concessions sur les valeurs. Certains pensent qu’on va retenir les électeurs en tenant le même langage que les populistes. C’est un tort. Il faut être courageux.

Angela Merkel a-t-elle bien fait d’ouvrir les portes de l’Allemagne en août 2015 ?

Je ne lui en ai jamais fait le reproche. Elle faisait face à une arrivée massive de réfugiés syriens. Cela lui a coûté politiquement, mais elle a donné une bonne image de l’Allemagne et s’est appuyée sur les meilleurs ressorts du peuple allemand. Il faut savoir prendre ses responsabilités. L’accord signé entre l’Union européenne et la Turquie n’était pas facile mais il était nécessaire. La Turquie n’est pas exempte de critiques, loin de là. Sur la question des réfugiés, elle fournit un véritable effort.

Est-ce que l’image de la France pâtit de la faiblesse politique de François Hollande aujourd’hui ?

Je suis rentré avant-hier de Chine. Ce n’est pas du tout l’impression que j’ai eue. J’ai été reçu par le président Xi Jinping. L’entretien a duré le double du temps prévu. La France est respectée, notamment comme membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU. Les Chinois, comme les Russes, nous le disent : après le Brexit, nous serons le seul pays de l’Union européenne membre permanent du Conseil de sécurité. Ça compte.

La Chine considère d’ailleurs que la France et l’Allemagne constituent le tandem qui doit permettre à l’Europe de se relancer après le Brexit, sachant que tout ce qui crée de l’instabilité sur notre continent l’inquiète. Nous avons aussi parlé des migrants poussés par la misère et de l’enjeu du développement de l’Afrique, où une coopération très forte avec la Chine serait nécessaire. Ces thèmes sont très bien compris.

En fait, partout où je vais, je vois que la France est respectée, qu’elle est même souvent espérée. C’est une réalité.

Comment relancer le projet européen ?

La France et l’Allemagne sont le moteur de l’Europe. Après, bien sûr, il faut négocier avec les autres États membres. Un des sujets qui fait progressivement consensus, c’est la défense. Il y a en effet de nouvelles menaces et un ordre mondial dont l’équilibre change. L’implication des États-Unis sur notre continent évolue. Tout le monde fait la même analyse, y compris les Polonais et les Baltes qui comptent beaucoup sur l’Otan. La présidence de Barack Obama a marqué une évolution stratégique durable. Si c’est Hillary Clinton, le ton et la manière seront peut-être différents.

Les Américains ne veulent pas couper les ponts, bien sûr. Mais ils veulent s’engager davantage sur le continent asiatique où la Chine, grande puissance économique, veut aussi être une puissance politique. Barack Obama a pressé les Européens de construire une Europe plus forte, y compris en matière de défense. Pour lui, le monde a besoin de l’Europe et il faut qu’elle s’assume davantage, dans un environnement totalement incertain.

Pour moi, dans ce contexte, les intérêts de la France se confondent encore davantage avec la construction européenne. Il faut qu’on arrive à faire passer ce message à nos concitoyens. L’Europe est à un moment crucial de son histoire. La période électorale qui approche est pleine de dangers. Le risque d’un retour en arrière existe sous la pression des nationalistes de droite et d’extrême droite, et d’une partie de la gauche.

La gauche européenne, fragilisée en France, en Allemagne, en Espagne, au Royaume-Uni a-t-elle encore un avenir ?

On peut craindre pour elle. Il y a pourtant un réel espace pour une gauche sociale-démocrate et européenne. Notre monde a besoin de plus d’égalité et de plus de justice. C’est le sens qu’il faut donner à la montée des populismes, y compris Donald Trump aux États-Unis. Quand on creuse les inégalités en matière d’éducation, de santé, de patrimoine, il y a des conséquences politiques.

L’ambition de cette gauche sociale-démocrate est de gouverner, de se mettre au service d’un pays, pas de se cantonner au rôle d’observateur ou d’opposant institutionnel. C’est plus exigeant de gouverner que de contester. Mais je ne renonce pas. La gauche a encore son rôle à jouer. Encore faut-il qu’elle s’en donne les moyens.

L’aide publique au développement, une priorité

« Quand je suis arrivé au ministère des affaires étrangères en février dernier, j’ai voulu absolument remonter le niveau de l’aide publique au développement (APD). Dans la préparation du budget 2017, j’ai obtenu qu’elle augmente de façon substantielle : 133 millions d’euros supplémentaires, dont 83 millions de dons. Et il se trouve que l’Assemblée nationale a voté un amendement qui augmente le taux de la taxe sur les transactions financières, ce qui permettra des recettes additionnelles de 270 millions d’euros.

Cela veut dire que le niveau de l’APD en 2017 sera supérieur de 160 millions d’euros à son niveau du début du quinquennat. Je ne vous cache pas une certaine satisfaction.

L’Europe fournit également un effort important en matière d’aide au développement. Par exemple, elle doublera l’an prochain son aide à la tunisie. C’est un combat que je mène pour que le développement de l’Afrique demeure une priorité européenne. »

Propos recueillis par Jean-Yves Dana, Marianne Meunier et Jean-Christophe Ploquin

Source : www.la-croix.com

Dernière modification : 04/11/2016

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