La prostitution est une violence faite aux femmes

60ème session de la Commission de la Condition de la Femme - Intervention de Laurence Rossignol, Ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes - 16 mars 2016

Bonjour à tous et à toutes,

D’abord peut-être avant de répondre précisément à votre question, je voudrais saluer la tenue de cet évènement aujourd’hui organisé par le NID, la Fondation Scelles et la Coalition pour l’abolition de la prostitution, qui permet de situer l’exploitation sexuelle à sa juste place dans les violences faites aux femmes.

Dans un pays comme la France, nous sommes engagés depuis déjà de nombreuses années dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Mais, la compréhension première, et la plus répandue des violences faites aux femmes, c’est celle des femmes battues, des femmes frappées par leurs conjoints ou leurs compagnons. La question de l’exploitation sexuelle comme violence faite aux femmes, sa compréhension en tant que telle, est relativement récente.

Et je dois dire que dans mon rôle, dans ma fonction de Ministre chargée du droit des femmes, qu’il s’agisse à la fois dans le cadre de la diplomatie du droit des femmes, c’est à dire à l’international ou dans les processus type onusiens ou dans les politiques publiques que je conduis en France, je me mobilise pour faire partager à l’opinion française, que la prostitution, par exemple, est une violence faite aux femmes. Et que, on ne peut pas avoir d’un côté, un point de vue opposé à la traite, et un point de vue conciliant à l’égard de la prostitution.

Nous sommes bien incapables d’identifier lorsque nous rencontrons une femme prostituée, son parcours. Et, incapables de savoir si elle relèverait d’une prostitution libre et consentie, ou si c’est la traite qui l’a conduite là où elle est aujourd’hui. Donc c’est une formidable hypocrisie que de créer des consensus contre la traire, tout en admettant la possibilité d’acheter, de louer ou de vendre le corps des femmes.

Avec les ONG ici organisatrices de cette table ronde, nous avons décidé de bouleverser cette hypocrisie, de la combattre et d’impliquer l’ensemble d’une société dans sa compréhension de ce qu’est la prostitution. Je vais prendre un exemple : je ne sais pas si c’est vrai, mais d’un certain point de vue, que ce soit vrai ou pas, la question est entière : on nous dit que parmi les jeunes femmes enlevées par Boko Haram, certaines d’entre elles seraient aujourd’hui des prostituées en Europe. Si nous tolérons que ces jeunes femmes puissent être l’objet d’achat ou de vente par des réseaux et des clients, nous tolérons la traite, les violences faites contre les femmes et l’utilisation des femmes par les réseaux terroristes comme, à la fois, arme de guerre, et aussi arme contre les femmes. Donc, il faut aujourd’hui faire partager la compréhension globale du problème.

Avant la deuxième partie, où je dirai plus spécifiquement quelles sont les mesures et les engagements que nous avons pris, je voudrais, à la fois, saluer la présence ici de Nadia Murad, qui tout à l’heure témoignera, et dont le témoignage est un coup de poing à la face de toute la planète. Je voudrais que nous ayons aussi une pensée particulière pour les femmes du Soudan du Sud, pour lesquelles un permis de viol a été donné aux soldats comme complément de la solde, et qui, à mon sens, incarnent bien ce qu’est la violence sexuelle institutionnalisée à l’encontre des femmes, et à la fois, la violence sexuelle comme arme contre les femmes et comme instrument de la guerre, qui est l’objet de cette table ronde.

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En complément des recommandations qui ont été énoncées par les orateurs précédents et auxquels j’adhère, je voudrais ajouter trois points de vue :

Le premier, je vais commencer en citant un auteur français, Albert Camus, qui disait : « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Et en ce qui concerne le sort des femmes yézidies, nous devons dire que, ce qu’elles vivent, c’est un féminicide. Il est important de nommer féminicide ce que vivent les femmes yézidies. C’est parce qu’elles sont des femmes et parce qu’elles sont Yézidies, qu’elles sont vendues et assassinées. C’est important de le dire parce que le mot génocide appartient au vocabulaire de la diplomatie, au vocabulaire international, mais le mot féminicide ne relève pas encore du vocabulaire de la diplomatie. Et quand j’évoque cette recommandation, elle vise à la fois la solidarité internationale que les organisations féministes et humanistes doivent porter en direction des femmes yézidies, et elle vise aussi la coalition internationale qui intervient, qui est en guerre contre le terrorisme. Et qui doit dire qu’elle n’est pas seulement en guerre contre le terrorisme de l’Etat islamique, mais qu’elle est aussi là pour libérer les femmes yézidies du féminicide qui leur est infligé.

Ma deuxième remarque consiste à évoquer la loi contre le système prostitutionnel qui est adoptée actuellement en France et il y a ici trois des députés qui l’ont portée au Parlement. Et ça n’a pas été un parcours facile cette loi contre le système prostitutionnel. C’est une loi qui, bien entendu, est connue pour son volet de la pénalisation du client, mais c’est aussi une loi qui propose un parcours de sortie de la prostitution avec un titre de séjour et des fonds dédiés à des allocations spécifiques pour les personnes prostituées sortant de la prostitution. Cette loi est importante, car en Europe aujourd’hui un autre pays a adopté une loi similaire, la Suède. Et les détracteurs de ces lois disent toujours : oui, mais ça n’a pas de portée, puisque les clients circulent, ils sortent des pays où c’est interdit pour aller dans les pays où c’est légal. Et bien si tous les pays frontaliers, limitrophes, adoptaient des législations similaires, les clients seraient obligés d’aller bien loin et ils n’iraient pas si loin et ces pays seraient solidaires et la prostitution reculerait dans l’ensemble de ces pays.

Enfin, la troisième remarque que je voulais faire consiste aussi à évoquer nos responsabilités, je ne veux pas être que dans l’incantation. La France accueille des réfugiés. Il y a en France des camps de réfugiés, certains sont très connus, très identifiés. Selon les informations que nous donnent les ONG, on peut quasiment présumer que chaque femme qui a fait un parcours de réfugiée, de traversée, a été à un moment donné victime de viol, qu’elle a dû à un moment donné échanger des actes sexuels contre le passage sur le bateau ou contre l’aide des passeurs. Et donc on peut considérer qu’il y a une présomption de violence sexuelle qui fait de toutes ces femmes des victimes potentielles dans les camps de réfugiés, et qui doivent être – je travaillerai en rentrant en France avec les ONG – accompagnées, aussi bien sur le plan psychologique, que sur la plan sanitaire, comme des femmes ayant été victimes de violences sexuelles.

Je vous remercie.

Dernière modification : 16/03/2016

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