Le scénario du pire est en train de se produire à Alep [en]

Réunion d’urgence sur Alep - Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies - Conseil de sécurité - 13 décembre 2016

Monsieur le Président,

Je remercie la Présidence espagnole d’avoir accepté de convoquer, à la demande de la France et du Royaume-Uni, ces consultations immédiates. Je remercie également le Secrétaire général de son intervention et de son engagement.

Au moment où nous parlons, le scénario du pire est en train de se produire à Alep. Des massacres de civils sont en train d’être commis sous les yeux de la communauté internationale. Selon les informations convergentes en notre possession, des exécutions sommaires ont lieu dans les rues d’Alep Est, des civils sont assassinés et parfois brulés vifs dans leur maison, les corps des civils et des enfants morts jonchent les rues d’Alep. Les crimes qui sont en train d’être commis à Alep nous ramènent aux heures les plus sombres de l’histoire contemporaine. Ils pourraient être constitutifs de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité. Ceux qui en sont responsables devront en répondre devant la justice et devant l’Histoire.

Le plus grave est que cette abomination était prévisible, comme nous l’avons dit et répété ici. Nous connaissons tous les méthodes barbares du régime de Bachar al-Assad. Nous savons tous parfaitement le cas qu’il a fait des vies civiles depuis le début du conflit syrien. Nous sommes donc tous parfaitement conscients de ce qui pourrait advenir, dans les toutes prochaines heures, des quelques 120.000 personnes qui se trouvent encore prisonnières d’Alep Est et qui pourraient être livrées, si nous ne faisons rien, à la sauvagerie des forces d’Assad.

L’urgence absolue est donc de mettre un terme aux massacres, de permettre l’évacuation de tous les civils sous protection internationale vers la destination de leur choix et d’autoriser l’accès immédiat et sans entrave de l’aide humanitaire.

C’est le message que la France a passé avec ses partenaires concernés lors de la réunion que le Ministre français des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault a tenu à Paris le 10 décembre dernier. C’est le message que l’Assemblée générale des Nations unies, à travers une résolution votée à une écrasante majorité, a passé au monde il y a quelques jours.

La France en appelle donc une nouvelle fois, avec beaucoup de force, à ceux qui ont les moyens d’agir, et notamment à la Russie, pour mettre un terme sans délai à ce bain de sang et répondre à cette urgence humanitaire qui est, encore une fois, une urgence absolue.

Monsieur le Président, ne nous y trompons pas, le drame d’Alep n’est pas le chemin douloureux par lequel il faudrait passer pour obtenir enfin la stabilisation de la Syrie autour d’une Syrie dite « utile » reconstituée. Non. Au bout de cette chute vers l’abime, de ces enfants déchiquetés par les bombes ou défigurés par la faim, il y a la promesse d’un conflit sans fin dont les groupes terroristes seront naturellement les premiers bénéficiaires. La tragédie d’Alep, il faut le répéter, il faut le marteler, nourrit mécaniquement la radicalisation et donc le terrorisme. En cela, elle est bien un cadeau fait au terrorisme. En cela aussi, la comparaison entre Alep aujourd’hui et le Guernica de la guerre d’Espagne apparait plus pertinente que jamais. Alep est à la fois l’épicentre du pire drame humanitaire de ce début de 21ème siècle mais aussi un trou noir qui aspire et détruit toutes les valeurs qui sont celles des Nations unies et, enfin, la promesse de terribles drames à venir.

Enfin, permettez-moi de souligner que la tragédie d’Alep n’est pas le fruit du hasard. Il faudra démonter les mécanismes qui ont rendu possible cette descente vers l’abime. Cette tragédie est le résultat de la sauvagerie des uns, de la complicité active et du cynisme absolu des autres, mais aussi de beaucoup de lâcheté et d’indifférence et, il faut avoir le courage de le dire, de l’impuissance de la communauté internationale et de l’ONU.

C’est dans cet esprit, pour éviter précisément cette impuissance collective dans laquelle nous nous trouvons et qui met en cause gravement la crédibilité même du Conseil de sécurité, que la France a proposé conjointement avec le Mexique une initiative permettant de suspendre le recours au veto des membres permanents en cas d’atrocités de masse. Cette initiative, que la France continuera à promouvoir, a d’ores et déjà reçu le soutien d’une centaine de pays.

Monsieur le Président, dans ces heures terribles pour Alep, cette ville qui a connu tant de civilisations brillantes et qui est aujourd’hui livrée à la barbarie, la France lance à nouveau un appel à l’action et donc forcément à nous unir autour d’objectifs communs fondés sur les principes élémentaires d’humanité, tels que vient de le rappeler le Secrétaire général des Nations unies. Des dizaines de milliers de vies sont en jeu. Elles ne tiennent qu’à un fil et dépendent de nous. Alors sachons agir. Je vous remercie.

Dernière modification : 13/12/2016

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