Les entreprises n’ont jamais été aussi actives sur le climat

Interview de Laurent Fabius pour les Echos : « Les entreprises n’ont jamais été aussi actives sur le climat » - 4 décembre 2015

Globalement, estimez-vous que les milieux d’affaires ont changé d’optique sur la question du réchauffement ? Le percevez-vous dans cette COP ?

Oui, le changement d’approche est réel. Jusqu’à présent, la lutte contre le changement climatique butait sur une sorte de cercle vicieux : beaucoup d’entreprises et d’acteurs financiers étaient sceptiques et attendaient des décisions politiques pour agir ; les gouvernements, eux, attendaient une mobilisation des entreprises. La donne a nettement changé. Désormais la plupart des gouvernements s’engagent. A ce jour, 184 pays sur 195 ont communiqué leur contribution sur ce qu’ils entendent faire pour le climat dans les années à venir, la fameuse INDC. De nombreuses entreprises intègrent l’action climatique dans leurs activités. Des sociétés d’assurances, des banquiers, des agences de notation s’engagent à intégrer le climat dans leurs décisions d’investissement. De plus en plus de fonds d’investissement et de fonds de pension décident de décarboner leur portefeuille. Ce mouvement est puissant et il va encore s’amplifier.

En même temps, les entreprises ne sont pas à la table des négociations…
Il faut éviter une confusion sur le rôle des uns et des autres. S’agissant de l’accord juridique international proprement dit, ce sont -comme il est normal- les gouvernements qui négocient. Mais les actions concrètes, elles, relèvent très souvent des entreprises et des collectivités. C’est tout le sens de l’Action Day qui se tient samedi. Chacun a sa responsabilité, mais l’ensemble doit converger avec à la fois les négociations sur le plan politique, et la mobilisation des acteurs de la société civile dans le cadre de la COP 21. Au Bourget, j’ai veillé à ce que les représentants des entreprises puissent être accrédités comme observateurs, accéder à la zone des négociations, organiser des événements parallèles et promouvoir des solutions technologiques dans la galerie des Solutions. Les entreprises n’ont jamais été aussi actives et c’est tant mieux. C’est la convergence entre l’engagement des gouvernements et celui des entreprises et de la société civile qui constitue le tournant de cette COP21.

Ne craignez-vous pas le green washing des entreprises, qui font de l’engagement environnemental avant tout un axe de communication le temps de la COP21 ?

Ce qui importe, c’est que l’engagement des entreprises soit réel et durable. J’ai une conviction : les entreprises qui n’opéreront pas cette transition prendront du retard, elles perdront des clients et seront pénalisées.

Les entreprises, pour avoir de la visibilité, souhaitent la fixation d’un prix mondial du carbone, avec une trajectoire dans le temps. Ne risquent-elles pas d’être déçues ?
Les entreprises réagiront d’abord aux résultats globaux de la négociation, et à son degré d’ambition. Mais, c’est vrai, elles ont une sensibilité particulière à la question du prix du carbone et elles ont raison. Car donner un prix du carbone est un outil majeur pour orienter les investissements vers la transition écologique. Il faut à la fois rendre les émissions de carbone plus coûteuses et les énergies renouvelables moins onéreuses. C’est pourquoi il est utile de fixer un prix du carbone, pas forcément uniforme pour tous les pays à court terme, mais qui progresse à mesure que les Etats s’y convertissent. La notion de corridor de prix peut être pertinente dans cette démarche.

Le texte de l’accord stipulera-t-il le principe d’un tel prix du carbone ?
Cette question de la tarification du carbone ne fait pas directement l’objet de la négociation. Peut-être y aura-t-il une référence générale au prix du carbone, mais ce n’est pas certain. On définit d’abord des engagements globaux et on laisse ensuite les Etats choisir les moyens précis de leur mise en œuvre. Il reste que plusieurs de chefs d’Etat ont abordé cette thématique lundi dès le début de la conférence. Par exemple, la Chine entend fixer un prix au niveau national dès 2017. Les esprits évoluent rapidement.

Faut-il mieux une taxe carbone ou un marché des émissions de CO2 ?
Il existe des arguments en faveur des deux systèmes. A ce stade il n’est pas nécessaire d’avoir un instrument unique, ce qui laisse des marges de manœuvre aux Etats. En France, nous avons souhaité donner de la visibilité aux investisseurs en fixant des objectifs de moyen terme dans la loi de transition énergétique, via la taxation du carbone : il est prévu que la tonne passe de 7,5 euros à 30 euros d’ici à 2017, puis 56 euros en 2020 et 100 euros à l’horizon 2030.

Quels autres signaux vous paraissent absolument nécessaires pour un accord ambitieux ?

Il serait excellent de pouvoir fixer un objectif de long terme aussi clair et opérationnel que possible. La discussion est en cours sur le point de savoir s’il peut y avoir un objectif chiffré pour 2050. Les milieux économiques en particulier veulent connaître où on va, et particulièrement sur les énergies propres – va-t-on vers 100% ? – et sur ce qu’on appelle décarbonation. Un autre point crucial est l’adoption d’une clause de rendez-vous qui permette d’inciter à une révision périodique à la hausse des engagements des Etats : c’est une de mes convictions fortes. On évoque le plus souvent une révision tous les cinq ans, ce qui nécessitera des mesures d’harmonisation car certains pays, comme la Chine, ont des plans à dix ans. Il faudra aussi déterminer quand faire débuter cette révision. En 2020 ou en 2018, ou après ? Nous devrons également nous entendre sur les conséquences à tirer de ces rendez-vous. Sont-elles obligatoires, souhaitables, optionnelles en fonction du fait qu’il s’agit d’un un pays riche ou en développement ? Ce n’est pas encore tranché.

Le Congrès américain s’est prononcé mardi contre le plan anti CO2 du président. Même si la motion n’a aucune chance de passer, ce signal des Républicains vous inquiète-t-il pour l’avenir ?

Nous savons que le Congrès à majorité républicaine s’oppose à la lutte contre le dérèglement climatique, même si de récents sondages parmi les sympathisants démocrates, et également républicains, montrent une évolution de l’opinion américaine en faveur de ce combat que la communauté internationale mène. J’espère que les élus en tiendront compte à l’avenir. Ce vote n’est donc pas une nouveauté : le président Obama a dit qu’il y opposerait son veto.

Le faible niveau actuel du prix du pétrole ne constitue-t-il pas une entrave à l’évolution vers une économie décarbonée et à la suppression des subventions aux énergies fossiles ?

Ce niveau complique et, à la fois, simplifie une telle orientation. Avec un prix peu élevé, certains pourraient être tentés d’utiliser davantage le pétrole comme source d’énergie. Inversement, le faible niveau des prix constitue une opportunité pour réduire ou supprimer les subventions aux énergies fossiles qui sont de l’ordre de 500 milliards de dollars chaque année. Dans la mesure où il nous faut arriver à affecter au climat 100 milliards de dollars annuels en 2020, il serait souhaitable de saisir cette opportunité pour que certains pays instaurent des taxes carbone. La France s’y est engagée.

Comment s’assurer de la réalité de la réduction des émissions de gaz à effet de serre ? Les satellites peuvent-ils constituer une des solutions ?

Dans la négociation actuelle, il existe un débat sur la transparence et le contrôle. Quelques pays vont jusqu’à réclamer l’instauration d’une Cour de Justice internationale avec pouvoir de sanction mais ils sont, jusqu’ici, peu nombreux. Pour schématiser l’opinion dominante, la plupart souhaitent une connaissance de la réalité des émissions sans pour autant un dispositif intrusif. Les termes du débat risquent d’évoluer d’ici quelques années avec les avancées de la technologie dont fait partie l’observation satellitaire. Par exemple le CNES doit lancer avant 2020 le satellite MicroCarb qui permettra de déterminer ce que les pays émettent. Au-delà de cet aspect technique, je pense que nous irons en général vers une plus grande transparence. Il faut trouver les modalités qui permettent de vérifier les engagements. A Lima, l’an dernier, certains Etats avaient proposé l’idée d’une plus grande précision des plans nationaux de contributions, les INDC. Cette proposition n’a pas prévalu, d’abord parce qu’on était au début d’un processus nouveau, et aussi parce qu’avec une telle approche on risquait de déclencher paradoxalement un phénomène de minoration des pays dans leurs ambitions. A terme, je reste convaincu que la pression des pairs et des opinions publiques sera forte pour une plus grande transparence.

Vous avez demandé mercredi aux négociateurs d’accélérer le processus. Estimez-vous avoir été entendu ?

Ce message que j’ai adressé aux négociateurs était nécessaire, et je crois qu’il a été compris. Il faut que le projet de texte qui me sera remis samedi soit le plus abouti possible. Car nous devrons ensuite, avec les ministres et les négociateurs, nous concentrer sur les quelques grandes options politiques qui resteront à arbitrer. Aujourd’hui, tout le monde est au travail dans ce sens. Mon rôle de président de la COP21 est d’écouter chacun, d’être impartial, mais de favoriser un ambitieux compromis. C’est cet esprit qui doit s’imposer.

Dernière modification : 04/12/2015

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