La communauté internationale ne peut pas rester silencieuse [en]

Syrie/Humanitaire - Intervention de M. François Delattre, Représentant permanent de la France auprès des Nations unies - Conseil de sécurité - 26 octobre 2016

Monsieur le Président,

En tant que représentant d’un pays si profondément attaché aux Nations unies et à ses valeurs, je voudrais effectuer quelques mises au point de mon côté. La première, pour remercier Stephen O’Brien pour son intervention, pour son courage, pour son action et pour celle aussi de toute son équipe. Lorsqu’une grande direction des Nations unies est mise en cause d’une telle manière, il faut la défendre et c’est ce que je voudrais faire aujourd’hui publiquement. Défendre l’action d’OCHA, rendre hommage à l’ensemble des personnels humanitaires qui jour après jour, nuit après nuit, risquent leur vie pour en sauver d’autres, je trouve que cela mérite le soutien de la communauté des nations.

On sait tous que les soit-disantes pauses humanitaires qui sont décidées de manière unilatérale sans aucune consultation d’aucune sorte ne sont pas une solution. Elles sont bienvenues bien sûr, mais elles ne sont pas la solution. Il est impossible, on le sait tous, en seulement quelques heures, d’obtenir les autorisations d’accès, d’acheminer l’aide humanitaire, de procéder aux évacuations des blessés et de leur famille. Alors blâmer les Nations unies pour ce facteur objectif, c’est, comme on dit en bon français, « tirer sur l’ambulance », et en l’occurrence tirer de manière figurée mais aussi au sens propre, puisqu’on sait combien les hôpitaux et les personnels de santé sont délibérément ciblés par les bombardements. La clé de tout ce que nous souhaitons faire c’est la fin des hostilités, et notamment la fin des bombardements. C’est la base sur laquelle on peut construire. D’où la nécessité de maximiser la pression politique sur le régime et sur ses soutiens. C’était l’objet de la session récente de l’Assemblée générale, après le veto mis par la Russie au projet de résolution franco-espagnol.

Cette pression, il faut l’augmenter, l’augmenter encore jusqu’à ce que la tragédie d’Alep puisse avoir un terme. Nous ne pouvons pas baisser les bras face à cette tragédie. J’ai dit et je redis ici qu’Alep est à la Syrie ce que Sarajevo était à la Bosnie, ce que Guernica était à la guerre d’Espagne, c’est-à-dire, il faut quand même bien mesurer les choses, une tragédie humanitaire de très grande ampleur, un trou noir qui aspire et détruit toutes les valeurs qui sont celles des Nations unies, mais aussi la promesse de terribles drames à venir si nous ne réagissons pas et si nous ne réagissons pas maintenant.

Un mot aussi sur le terrorisme, au risque de me répéter, le siège d’Alep non seulement n’aide pas à lutter contre le terrorisme, qui devrait pourtant unir toute la communauté internationale, mais ce siège d’Alep contribue mécaniquement à nourrir la radicalisation et donc le terrorisme. Je reprendrais le propos de mon ministre des Affaires étrangères qui disait dans cette enceinte que le siège d’Alep, objectivement, est un cadeau fait au terrorisme. Et qui paie le prix ? Ce sont ceux qui sont victimes des attentats terroristes, dont la France. C’est dire combien ce dossier est, pour mon pays, un dossier qui touche à notre sécurité nationale.

Sur le plan humanitaire à proprement parler, je voudrais simplement dire qu’on sait tous, là aussi appelons un chat un chat, c’est la seule manière d’avancer, que l’obstruction de l’aide humanitaire est le fait du régime et de ses soutiens : encore une fois il est particulièrement injuste, et pour tout dire totalement déplacé, de blâmer les Nations unies alors même que les acteurs humanitaires sont au front, sont au charbon pour essayer de sauver des vies.

La communauté internationale ne peut pas rester silencieuse face aux exactions qui sont commises quotidiennement en Syrie. Si nous croyons les uns et les autres dans l’action des Nations unies, dans les valeurs qui nous rassemblent, alors il faut faire quelque chose sinon nous en porterons tous pour longtemps la responsabilité collective et individuelle. De ce point de vue-là, le Haut-Commissaire aux droits de l’Homme n’a pas mâché ses mots, il a parlé de « crimes d’ampleur historique », de « crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ». Toute la lumière doit être faite sur ces violations graves des droits de l’Homme et du droit international humanitaire. L’impunité, la faiblesse ne peuvent pas être une option quand on est face à un drame de l’ampleur de celui d’Alep. De ce point de vue, la France salue l’adoption par le Conseil des droits de l’Homme, le 21 octobre, d’une résolution demandant à la Commission d’enquête internationale indépendante sur la Syrie de mener une enquête spéciale indépendante sur les événements à Alep et d’identifier les auteurs présumés de violations des droits de l’Homme. Dans le même esprit, nous prendrons connaissance avec beaucoup d’attention des conclusions de la commission d’enquête interne et indépendante mise en place par le Secrétaire général après le bombardement d’un convoi du Croissant-Rouge syrien et de l’ONU, le 19 septembre dernier, au nord-ouest de la ville d’Alep, qui je le rappelle a causé la mort de plus de 20 personnes.

Il incombe aux parties à un conflit de protéger les civils et d’assurer l’accès de l’aide humanitaire et des soins médicaux. En particulier, il faut le souligner sans cesse, la protection des acteurs humanitaires est indispensable, comme l’a rappelé la résolution 2286 s’agissant des personnels et infrastructures de santé. Et bien sûr, il faut appeler avec force à ce que les attaques contre les infrastructures et personnels cessent, et cessent immédiatement.

La France en appelle une nouvelle fois à ce que le régime syrien et la Russie mettent un terme aux bombardements à Alep, et pas seulement pour quelques heures ; et sur cette base s’engage avec nous, avec nous tous, de manière constructive, pour bâtir cette transition politique dont on a besoin et pour trouver une vraie solution politique en Syrie. Tant que ce ne sera pas le cas, tant que le scandale d’Alep, la tragédie d’Alep se poursuivront, alors la pression politique devra non seulement se poursuivre mais devra augmenter.

C’est donc un appel qu’avec beaucoup d’autres je voudrais lancer aujourd’hui, en espérant que cet appel, qui ne devra pas disparaître, qui devra en réalité ne pas cesser de s’amplifier, sera entendu et qu’il y sera répondu de manière concrète.

Je vous remercie.

Dernière modification : 27/10/2016

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