Nous devons être plus actifs pour la protection des enfants (25/03/2015) [en]

Les enfants victimes de groupes armés non-étatiques - Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies - Conseil de sécurité - 25 mars 2015

Monsieur le Secrétaire général,
Madame la Représentante spéciale,
Madame la Directrice générale,
Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs,
Madame Bodin, Monsieur Nzita, chers collègues,

Je souhaite d’abord remercier chaleureusement le Secrétaire général, sa Représentante spéciale pour les Enfants et les conflits armés et la Directrice générale adjointe de l’UNICEF pour leurs présentations et pour leur engagement. Je remercie également de tout cœur Mme Bodin et M. Nzita pour leurs témoignages poignants, qui nous ont permis aujourd’hui de mieux saisir la tragique réalité et l’extrême complexité de la situation des enfants victimes de groupes armés non-étatiques.

Les témoignages, qui sont aussi de puissants messages d’espoir, et qui nous donnent à tous, la responsabilité d’agir.

Les scènes de violence décrites dans le livre de Junior Nzita « Si ma vie d’enfant soldat était racontée » ont malheureusement été le quotidien de milliers d’enfants en République démocratique du Congo, au Soudan du Sud, en République centrafricaine, en Syrie, en Irak et ailleurs. Parmi ces graves violations, je souhaite aujourd’hui insister sur les enlèvements, dont 90% sont commis par les groupes armés non-étatiques, et qui sont devenus une tactique de terreur systématique des groupes extrémistes comme Boko Haram et Daech. La situation est particulièrement difficile pour les filles qui subissent des violences sexuelles et sont forcées à l’esclavage, au mariage et à des grossesses qui rendent d’autant plus difficile leur séparation des groupes armés.

Condamner avec force ces violences barbares est important mais ne suffit pas. Il est temps de nous montrer plus efficaces sur le terrain, vous l’avez dit.

En ce sens, le travail que mène Mme Leila Zerrougui est remarquable. Aujourd’hui, 14 groupes armés non-étatiques ont signé des Plans d’action pour cesser les violations à l’égard des enfants, et sept ont été retirés de la liste annexée au rapport annuel du Secrétaire général.

De même, l’UNICEF a réalisé un travail considérable. En RCA, 1623 enfants associés aux groupes armés non-étatiques ont été démobilisés et réintégrés en 2014, grâce à un programme appuyé et financé par la France. Mais les échanges du Conseil de Sécurité avec les acteurs locaux et la société civile, lors de son déplacement en RCA il y a 10 jours, ont montré que les défis restaient immenses.
Face précisément à l’immensité de la tâche, nous devons être mobilisés, proactifs et concrets. Je souhaite pour cela proposer trois pistes et niveaux d’actions, sous forme d’esquisse de plan d’action :

Premièrement, il nous faut agir à un niveau diplomatique et politique.
Les Etats constituent les acteurs clés pour instaurer un climat de confiance qui est nécessaire aux Nations Unies, à la Représentante spéciale et aux acteurs de terrain pour promouvoir les plans d’actions. De tels efforts ont donné des résultats aux Philippines par exemple, où le Front islamique de libération Moro a réaffirmé en 2014 son adhésion au plan d’action signé en 2009 pour prévenir le recrutement d’enfants.

Les Médiateurs et les Envoyés spéciaux doivent aussi intégrer plus systématiquement des actions relatives à la protection des enfants. La protection des enfants doit être une préoccupation et une priorité non seulement dans le cadre des accords de paix, comme au Mali et en RCA, ou dans les accords de cessez-le-feu, mais aussi en l’absence ou en cas d’échec de négociations de paix, ce qui est souvent le cas. La France propose ainsi l’élaboration de lignes directrices de l’ONU pour les Médiateurs sur la protection et la libération des enfants.

Mais les négociateurs ont plus de poids quand ils disposent de leviers de pression, tels que les sanctions et la « liste noire » du Secrétaire général. Il est temps d’actualiser la résolution 1612, en ajoutant l’enlèvement comme une des graves violations déclenchant l’inscription des parties sur cette « liste d’infamie ». Nous soutenons pleinement les efforts de la Malaisie en ce sens.

Deuxièmement, nous devons agir à un niveau opérationnel, dans toutes les phases du conflit.

En amont, des actions de prévention sont essentielles, notamment dans le domaine de l’éducation. Or, au Pakistan, par exemple, les groupes terroristes luttent contre l’éducation des filles et prennent pour cible des écoles. Ailleurs, comme en République centrafricaine à Boali et Yaloké, certains enfants scolarisés avant le conflit ont abandonné l’école pour rejoindre en l’occurrence les Anti-Balaka. Les mesures de prévention doivent donc aussi comprendre des actions d’information sur les groupes armés, à l’école, à la radio ou par d’autres moyens de communication, afin de décourager les enfants de les rejoindre.

Pendant le conflit, il faut donner les moyens et outils adaptés à ceux qui combattent. Les militaires, casques bleus ou forces de sécurité régionales doivent disposer de stratégies ou concepts d’opérations clairs, mais aussi d’entraînements réguliers pour agir avec précaution quand ils se heurtent à des enfants combattants, souvent en ligne de front, quand ils cherchent à les séparer des groupes armés non-étatiques, et quand ils les remettent aux acteurs de la protection de l’enfance. Le Département des Opérations de maintien de la paix des Nations Unies a ici un rôle clé à jouer pour concevoir ces stratégies et proposer ces formations spécifiques, pointues. Le document récemment adopté par l’OTAN sur la protection des enfants dans les conflits armés est aussi un exemple intéressant.

Ensuite, une fois l’enfant libéré de l’emprise des groupes armés, nous devons faciliter, et surtout pérenniser, cela a été fort bien dit, sa réintégration au sein de sa famille et de sa communauté. C’est la responsabilité des Etats de mettre en place des stratégies de démobilisation, désarmement et réintégration dédiées aux enfants, avec une attention particulière sur la situation des filles. La situation des filles doit faire l’objet d’un suivi statistique, méthodique, plus fin dans le mécanisme de suivi et de rapport, qui seul permettra de mettre en place les solutions les plus adaptées à leur protection et, là aussi, leur réintégration.

J’arrive enfin à mon troisième et dernier axe de propositions : nous devons approfondir nos actions sur le plan juridique.

La lutte contre l’impunité, là aussi cela a été dit, demeure indispensable pour décourager et empêcher les violations graves par de nouveaux acteurs. Je veux souligner le message envoyé par la Cour pénale internationale dont le premier jugement, confirmé en appel, a reconnu Thomas Lubanga coupable des crimes d’enrôlement et de conscription d’enfants de moins de 15 ans. La CPI élabore à ce titre une stratégie d’ensemble sur la protection des enfants, initiative que nous encourageons et saluons.

Les Etats doivent prendre leurs responsabilités et ratifier les instruments internationaux tels que les Protocoles additionnels aux Conventions de Genève de 1977 et les Protocoles facultatifs à la Convention sur les Droits de l’Enfant de 2000 et 2011.

La France invite aussi l’ensemble des Etats à adhérer aux Principes et Engagements de Paris de 2007, cela est un point essentiel. Pour les groupes armés non-étatiques, la signature des plans d’action ou d’actes d’engagement est essentielle. Ces outils guident utilement nos actions communes contre les violations des droits des enfants dans les conflits armés.

Cette année, pour les 10 ans de la résolution 1612, c’est notre devoir collectif de nous montrer plus actifs, plus engagés, plus réactifs, plus efficaces dans la protection des enfants dans les conflits armés.

Le combat pour la protection des enfants dans les conflits armés engage chacune et chacun d’entre nous, il doit rassembler la communauté des Nations dans la condamnation mais aussi et surtout dans l’action. Le témoignage de Junior Nzita nous l’enseigne : nous pouvons et nous devons gagner ensemble ce combat.

Je vous remercie.

Dernière modification : 20/01/2016

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