Conférence de presse de Jean-Marc Ayrault

Protection des civils et opérations de maintien de la paix - Conférence de presse de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international - 10 juin 2016

Mesdames, Messieurs, j’ai tenu à présider ce débat ministériel sur la protection des civils dans les opérations de maintien de la paix, car, pour la France, on ne peut pas parler de paix ni de sécurité, si le droit fondamental des populations civiles à une protection légitime n’est pas pleinement garanti.

Le Conseil de sécurité se réunit sur des crises qu’il faut gérer à chaud. Il s’est encore réuni la semaine dernière, à notre initiative et celle de nos partenaires britanniques, pour examiner la situation humanitaire désastreuse en Syrie, qui est la conséquence de la poursuite des bombardements du régime contre les civils et des entraves qui sont mises à l’accès de l’aide.

Cette façon de gérer les crises en urgence, le Conseil doit continuer à le faire, il est dans son rôle et il le fera évidemment pendant la présidence française tout au long du mois de juin et dans les mois qui suivront.

Mais aujourd’hui, j’ai souhaité saisir cette opportunité, au moment où la France préside le conseil de sécurité, pour mettre l’accent sur le travail continu et essentiel des Nations unies, sur le terrain, au service de la protection des civils.

Les Nations unies s’apprêtent à désigner un prochain Secrétaire général. C’est là une occasion pour le conseil de sécurité de faire un bilan, d’évaluer ce qui marche et ce qui pourrait mieux marcher. C’est d’ailleurs aussi tout le sens de ce débat.

Et la France considère qu’elle a une responsabilité particulière pour ouvrir cette discussion.

Nous sommes, parmi les membres permanents du conseil de sécurité, l’un des principaux contributeurs à ces opérations de maintien de la paix, à la fois sur les plans financier mais aussi par la mise à disposition de casques bleus.

Nous avons toujours encouragé les Nations unies à intervenir en cas de risque d’atrocités de masse. Et nous avons toujours pris nos responsabilités sur le plan militaire.

Nous allons continuer à le faire sans relâche. Et nous le ferons car 97% des victimes des guerres sont aujourd’hui essentiellement des civils.

Nous avons bien sûr tous à l’esprit la tragédie syrienne, où les populations civiles ne sont pas seulement des victimes, mais, au-delà, des cibles directes.

Nous avons bien sûr en tête les violences au Yémen, au Soudan du Sud ou encore au Soudan.

Les opérations de maintien de la paix sont justement là pour être déployées partout où nous en avons besoin, mais ce n’est pas suffisant.

Là où elles le sont - essentiellement en Afrique - elles peuvent et elles doivent faire la différence pour protéger les civils.

Les deux tiers des opérations qui sont engagées ont désormais un mandat clair dans ce sens, ce qui est un progrès.

Le débat d’aujourd’hui a permis de faire le point sur les réformes qui sont engagées par le Secrétaire général pour donner au maintien de la paix un nouvel élan.

Il nous a permis de mesurer les progrès considérables qui ont été accomplis après les échecs du passé : je pense bien sûr à Srebrenica, je pense bien sûr au Rwanda :

1/ Nous avons des opérations désormais plus efficaces, grâce à :
- des mandats plus clairs ;
- des pays contributeurs de troupes plus nombreux et prêts à accepter des règles d’engagement plus robustes ;
- des moyens modernes, adaptés ;
- une prise en compte prioritaire de la protection des civils dans toutes les composantes des opérations.

2/ nous avons aussi un engagement politique plus fort des autorités des pays concernés, et aussi du conseil de sécurité lui-même lorsqu’il fait preuve d’unité.

C’est notamment le cas concernant la République centrafricaine et le Mali.

C’est moins le cas en République démocratique du Congo, c’est moins le cas aussi au Soudan et au Soudan du sud.

3/ Et puis nous avons pris conscience d’une politique plus volontariste pour garantir l’exemplarité des opérations de maintien de la paix. Je dis bien l’exemplarité.

Nous avons écouté le président de la République centrafricaine au cours de ce Conseil, M. Touadera, que j’avais tenu à inviter personnellement et qui est très assidu aux travaux. Il nous a bien sûr parlé de son expérience, celle de la République centrafricaine.

Son élection récente, dans ces conditions, du point de vue démocratique et du droit, exemplaires, témoigne du succès d’une action de sécurité collective cohérente et du chemin parcouru depuis le cri d’alerte lancé par le président François Hollande à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2013.

La réunion de ce matin nous a aussi donné l’occasion de discuter des efforts qui restent à accomplir, non seulement dans les opérations de maintien de la paix, mais également au-delà.

Nous avons pu entendre le président du comité international de la Croix Rouge, M. Peter Maurer, qui a mis l’accent sur la nécessité de respecter les conventions de Genève.

Et je reprendrai ses paroles : « les guerres sans limites sont des guerres sans fin ». Paroles à méditer.

S’agissant de la France, j’ai confirmé notre engagement en faveur d’un maintien de la paix robuste.

Au-delà de notre contribution à titre national, dont je vous rappelle les grandes lignes - 900 casques bleus, près de 5.000 militaires déployés en appui aux opérations de maintien de la paix, un appui prévu en faveur des moyens de renseignement des missions - j’ai annoncé aujourd’hui le soutien de la France aux principes de Kigali, qui fournissent des orientations sur des règles d’engagements des troupes afin d’assurer une protection maximale des civils.

J’ai également annoncé la tenue d’une réunion ministérielle, à Paris cet automne, sur le maintien de la paix dans les pays francophones et l’organisation en février 2017, toujours à Paris, d’une conférence ministérielle sur la protection des enfants dans les conflits armés.

Voilà Mesdames, Messieurs, quelques éléments d’introduction et je suis bien sûr à votre disposition si vous avez des questions.

Q - Ma question est surtout au sujet du dernier rapport du Secrétaire général pour la protection des civils en période de conflits armés. Dans ce rapport, c’est surtout en Syrie, au Yémen et au Soudan que le mépris du droit international humanitaire et des droits de l’Homme est le plus flagrant. Et on est dans une impunité la plus flagrante et la plus totale.

Le Secrétaire général a demandé au Conseil, systématiquement à ce que les réfugiés et les déplacés soient protégés et a encouragé les États membres à favoriser la mise en place de solutions durables pour faire face aux déplacements. Pourriez-vous nous dire comment le conseil de sécurité pourrait utiliser sa force et son devoir moral pour que ces solutions durables le soient véritablement, à savoir l’implantation des réfugiés dans les pays où ils se trouvent, et je pense particulièrement au Liban où l’implantation des réfugiés est un grand problème et c’est un refus catégorique du gouvernement et du ministre des affaires étrangères du Liban.

D’un autre côté il s’agit des chrétiens d’Orient : on a l’impression que les chrétiens d’Orient ont été lâchés par la France et maintenant ils sont invités à partir du Moyen-Orient, je connais plein de cas, pleins d’amis qui ont été invités à partir, surtout des Syriens et des Irakiens. D’un autre côté s’agissant de la FINUL, est-ce que la France pense diminuer ou augmenter ses effectifs dans le cadre de la FINUL ? Merci Monsieur le Ministre.

R - Merci Madame. D’abord, je voudrais répondre, même si ce n’est pas tout à fait une question mais vous y avez fait allusion, puisque c’est dans le rapport du Secrétaire général et c’est important, à la situation, à la responsabilité en matière d’atteinte aux droits, pas seulement des civils mais des droits de l’Homme dans certains conflits, et vous avez cité le conflit syrien. Et, là, je crois qu’il faut en dire un mot car la situation est dramatique. Parce que, malgré ses déclarations, le régime choisit jour après jour de continuer à attaquer son propre peuple. Il n’y a plus de cessez-le-feu, il faut le dire, il y a encore des tirs quotidiens, des bombardements quotidiens, notamment avec des barils de dynamite qui vont directement sur les civils. C’est une réalité. Et donc puisque vous parlez de responsabilité, le régime a commis des crimes contre l’Humanité, dans le cadre d’une politique d’État délibérée et systématique, parmi lesquels des actes d’extermination. Et sur ce plan, les conclusions de la commission d’enquête internationale en Syrie, la commission Piñero, sont sans appel.

Alors puisque le régime continue à imposer des obstacles à la livraison des secours, on l’a vu encore ce matin, une dépêche vient de le rappeler, l’assistance des populations des villes assiégées en violation flagrante du droit international humanitaire, je tiens ici à nouveau à dénoncer cette situation et il faut continuer à exiger que la protection des civils soit effectivement traitée comme une priorité, continuer à faire pression pour que l’aide humanitaire arrive aux populations. Le conseil de sécurité doit le rappeler à nouveau et lutter contre l’impunité. Nous avons porté au conseil de sécurité en mai 2014 une résolution pour saisir la Cour pénale internationale, jusqu’alors cette résolution n’a pas été adoptée, puisque la Russie et la Chine se sont opposées et ont posé un veto. Mais nous continuerons à pousser pour que les auteurs aient à rendre des comptes.

Vous avez évoqué la situation dramatique des réfugiés à cause de ce conflit et qui bouleverse et déséquilibre les situations des pays voisins. Les réfugiés vont parfois très loin, mais s’ils s’arrêtent si près, d’abord ils y sont accueillis, et je voudrais saluer l’effort qui est fait, malgré les difficultés, par les pays voisins, c’est parce qu’ils ont aussi l’espoir de pouvoir un jour rejoindre leur pays, retourner dans leur pays et participer à sa reconstruction dans un État libre. C’est cela qui est notre tâche, c’est de continuer d’y travailler, c’est en ce sens que la solution est politique. Les conditions pour une reprise des négociations aujourd’hui ne sont pas réunies mais il faut les réunir à nouveau, cela passe par un cessez-le-feu et l’accès de l’aide humanitaire. Et alors nous pourrons permettre de donner une perspective à tous ces réfugiés de rentrer chez eux, puisque c’est ça qu’ils souhaitent pour la grande majorité d’entre eux quand on les interroge.

Je comprends qu’au Liban la situation que vous évoquez soit profondément difficile et déstabilisante et je rends hommage d’ailleurs aux Libanais qui accueillent une population qui représente pratiquement 40% de la population totale du pays.

Il y a eu une conférence des donateurs à Londres et la France a été très engagée pour que l’aide pour l’accueil, l’organisation des réfugiés, pour faire face aux difficultés notamment l’hébergement, les difficultés scolaires, de santé, aille prioritairement aux pays voisins de la Syrie, dont le Liban, la Jordanie et la Turquie. Je me rendrai d’ailleurs prochainement dans d’autres pays, au Liban, et j’aurai l’occasion d’aller plus loin dans ma réponse aux plusieurs questions que vous avez évoquées. En tout cas la FINUL est là, la France continue de la soutenir. Il n’est pas question de se désengager.

Q - Une question sur ce débat : vous avez évoqué très largement deux opérations de maintien de la paix, au Mali et en RCA. Ce sont deux opérations dans lesquelles la France n’est pas engagée sauf à travers un soutien via des opérations extérieures. Est-ce qu’il faut y voir un changement de paradigme et la volonté de la France de s’engager plus dans les opérations de maintien de la paix ?
Deuxième question, les abus sexuels : est-ce qu’on peut faire un point sur l’enquête. L’ONU engage les États membres à engager une enquête dans les 90 jours. Où est-ce qu’on en est en France ?

R - Sur le premier point, si je suis là et à vous tenir ces propos c’est parce que la France veut continuer à être engagée dans les opérations de maintien de la paix. Elle ne cherche pas à en faire plus mais elle veut que ce qui est fait soit bien fait. C’est pour cela que j’ai parlé de mandat robuste, nous allons d’ailleurs renouveler le mandat de la MINUSMA dans quelques jours. Il faut qu’il tienne compte d’abord de ce qui est dit à partir de l’expérience sur le terrain, sans doute plus d’hommes, sans doute plus de matériel aussi et de ce qui est dit aussi dans ce Conseil sur les améliorations qu’on peut lui apporter.

La France continuera donc d’être engagée. Elle le fait à travers sa présence avec les casques bleus, mais aussi à travers les missions qui lui sont confiées, par ses propres forces. C’est le cas avec l’opération Barkhane ou celle que nous avions lancée en RCA avec l’opération Sangaris dont on voit qu’elle a porté ses fruits et relayée aujourd’hui par la MINUSCA. Et le président Touadera en a fait un bilan tout à fait encourageant, même si bien sûr pour lui la tâche qu’il a à accomplir pour la suite, pour la reconstruction de son pays est immense.

Concernant les allégations dénoncées par le secrétariat général des Nations unies, les faits dont nous aurions pu avoir connaissance, la France a réagi immédiatement. J’y ai fait allusion dans mon propos introductif, ces opérations de maintien de la paix, comme toute autre intervention d’ailleurs, doivent être exemplaires. Tout ce qui peut porter atteinte à cette exemplarité doit faire l’objet d’enquêtes minutieuses, sans délai, et la justice doit pouvoir se prononcer. C’est ce que nous avons fait, la France, en toute transparence et en pensant que la justice doit faire son travail et en toute indépendance. C’est ce qui est fait. Et si des faits précis montrent que des fautes ont été commises, la hiérarchie militaire a le devoir de prendre des mesures immédiates, sans attendre les jugements. C’est ce qu’elle a fait.

Q - J’ai des questions sur le Moyen-Orient. Ce qui vient suivre la conférence de Paris, soutenez-vous la présentation d’un projet de résolution au conseil de sécurité qui inclut un calendrier pour mettre fin à l’occupation. Et sur la Bande de Gaza, que pensez-vous de la catastrophe humanitaire à Gaza ?

R - J’ai eu l’occasion de m’exprimer souvent sur ce conflit ces derniers jours. Je l’ai fait encore aujourd’hui, je le fais à nouveau à la suite de votre question. Si la France a pris l’initiative d’une réunion à Paris, qui est d’abord un succès parce qu’elle a eu lieu, avec 29 pays et le Secrétaire général des Nations unies, l’Union européenne, la Ligue arabe, c’est parce qu’il y a une conscience partagée de la gravité de la situation sur le terrain. Les derniers événements d’ailleurs, avec les attentats qui ont fait des morts que nous avons condamnés immédiatement en Israël ou les attaques au couteau ces derniers temps à Jérusalem, sont des symptômes particulièrement dramatiques d’une situation qui ne fait que se dégrader et il faut mettre tout en œuvre pour que cette situation ne s’aggrave pas. C’est le sens de l’initiative française.

C’est une initiative qui va demander du temps, de la patience, mais que nous voulons mener jusqu’au bout et qui doit créer les conditions d’une conférence internationale d’ici à la fin de l’année avec les parties pour qu’elles puissent se remettre autour de la table pour des négociations. Entre la réunion du 3 juin et cette conférence internationale il y a beaucoup de travail, je vais écrire à tous les participants pour leur proposer une méthode, leur proposer un plan de travail, constituer des groupes de travail et prendre toutes les initiatives intermédiaires qui permettraient de faire que le climat sur le terrain change. Aujourd’hui, je suis navré de constater qu’en effet nous sommes face à un blocage. Il y a la violence, on la condamne c’est vrai mais qu’est-ce qu’on fait pour en sortir ? C’est tout l’enjeu. Je ne suis pas encore au stade à évoquer des résolutions au conseil de sécurité. Nous en sommes qu’à cette étape mais c’était déjà important qu’elle ait lieu.

Q - A follow up question on Syria. It concerns Deraya. Some limited amounts of food arrived in Deraya and yet shortly after the convoy arrived Deraya was repeatedly barrel bombed. What’s your reaction ?

R - Ma réaction est une réaction d’indignation, au point que je n’arrive pas à trouver les mots pour la décrire. Car c’est bien à une duplicité extraordinaire du régime à laquelle nous assistons. D’un côté à force d’insister, parce que cela fait des semaines et des semaines que nous demandons que l’aide humanitaire accède à cette ville qui est une ville martyre, il ne reste pratiquement plus personne qui y habite, ceux qui y habitent vivent dans des conditions absolument insupportables, le régime, à force de la pression internationale, a fini par dire « oui nous allons faciliter l’accès humanitaire ». L’accès commence et les bombes repartent. Nous avons là la démonstration de la duplicité de ce régime. Raison de plus pour reprendre le chemin de la discussion entre tous les partenaires qui se sont retrouvés au groupe international de soutien à la Syrie, le GISS, à Vienne il y a quelques jours - le 17 mai - pour voir ce que nous pouvons faire vraiment d’efficace car je ne cache pas ma déception de cette réunion du 17 mai. Il y a eu une conclusion qui pouvait apparaître positive mais il ne s’est rien passé après et la situation n’a fait que continuer à se dégrader. Donc il est temps de reprendre la voie politique, de le faire vraiment avec une grande détermination. J’aurai l’occasion d’en rediscuter avec mes partenaires européen, mais aussi américain et russe, le plus vite possible. Il y a urgence.

Vous voyez bien que, quand on parle de situation humanitaire dramatique, nous en avons là une éloquente démonstration, malheureusement les victimes ne sont pas ceux qui sont derrière leurs chars ou dans leurs avions, ce sont les civils, des femmes, des enfants, d’hommes et femmes de toutes générations. Il y a quelques jours j’ai rencontré une délégation d’élus de la ville d’Alep, d’élus de la municipalité - il en reste une - des gens extrêmement dévoués et qui font un travail formidable pour essayer de faire fonctionner cette ville où il y a encore 400.000 habitants. C’est une grande ville où les bombes tombent tous les jours et où les services publics, école, santé, continuent d’être assurés mais sous la terre, en sous-terrain, pour qu’elle soit encore vivable, pour que des médecins opèrent, que des enseignants fassent leur travail. C’est terrible cette situation, il faut donc à chaque occasion rappeler qu’elle n’est pas acceptable, qu’on ne peut pas fermer les yeux, et qu’il y a des responsabilités. Donc, je le redis ici, il faut que l’initiative politique reprenne, il est grand temps.

Dernière modification : 22/06/2016

Haut de page