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28 janvier 2014 - RCA - Entretien de M. Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès des Nations unies, avec F24

Q : Bonsoir, je vous remercie beaucoup de répondre à nos questions dans « Le fait du jour ». Puisque vous êtes l’un des artisans de cette résolution qui a été adoptée il y a quelques heures, pourriez-vous nous détailler les dispositions adoptées par le Conseil de sécurité aujourd’hui ?

Dans un premier temps, nous avions donné mandat aux forces françaises et aux forces africaines de restaurer l’ordre, de protéger les civils, de protéger l’aide humanitaire et la population de Centrafrique. Dans cette nouvelle résolution, nous donnons mandat à l’Union européenne qui vient nous rejoindre et qui va envoyer une force supplémentaire en RCA. Nous décidons aussi de sanctions contre ceux qui sont responsables de violences et de violations des droits de l’Homme, et nous savons qu’il y en a hélas beaucoup. Enfin, nous renforçons les moyens du bureau des Nations unies afin qu’il puisse soutenir les autorités de transition centrafricaines. C’est donc une nouvelle étape dans la mobilisation de la communauté internationale à laquelle ont travaillé le président de la République François Hollande et le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius depuis plusieurs mois. C’est vrai que la Centrafrique a été longtemps une crise oubliée.

Q : En ce qui concerne le déploiement militaire, est-ce qu’il est suffisant ? Aujourd’hui, combien d’hommes sont nécessaires en Centrafrique ?

C’est un pays immense. Pour le moment, Africains et Français, nous nous concentrons sur la ville de Bangui où la situation est difficile dans la mesure où il y a une incroyable haine entre les communautés chrétienne et musulmane. Nous essayons de stabiliser la situation et nous sommes en train d’y parvenir. Ensuite, il faudra aller à l’intérieur du pays où il y a beaucoup de violences, on le sait. Le Secrétariat des Nations unies avait estimé qu’on avait besoin d’à peu près 10 000 hommes. Pour le moment, on a 6 000 Africains, presque 2 000 Français, il y aura les Européens, donc on va se rapprocher peu à peu de ce chiffre. Ce qui est plus important est sans doute de passer, à terme, à une opération de maintien de la paix des Nations unies car l’ONU a des moyens financiers mais aussi administratifs sans commune mesure avec ce que peuvent faire nos amis africains. Il faudra tout reconstruire en République centrafricaine. Il n’y a plus d’Etat, il n’y a plus d’administration, donc c’est un travail de long terme qu’il appartiendra aux Nations unies de prendre en main tôt ou tard.

Q : La France est présente militairement depuis près de deux mois. Est-ce que la situation a évolué depuis le début de cette intervention ?

Oui, naturellement, la situation a évolué. Lorsque nous sommes arrivés le 5-6 décembre 2013, il venait d’y avoir près d’un millier de morts en 48h. Il y avait vraiment des massacres. Nous avons mis un terme à cette violence. Il reste que les combattants des deux camps se cachent et ressortent la nuit pour faire leur sinistre besogne. Il y a encore des violences mais la situation à Bangui a été largement stabilisée. Nous sommes aussi présents dans une ou deux autres villes du pays. Nous sommes en train d’essayer d’améliorer la situation mais évidemment tout est loin d’être parfait.

Q : Vous voulez dire que les civils aujourd’hui ont la capacité de vivre plus normalement et donc de s’investir peut-être davantage dans la reconstruction de la Centrafrique ?

L’objectif est d’avoir une autorité de transition qui essaie de faire fonctionner le pays. Par exemple, il y a des violences, des pillages du fait de la foule. Des soldats, qu’ils soient africains, européens ou français, ne peuvent pas contrôler la foule donc il est important que la police et la gendarmerie centrafricaines reviennent dans les rues. Nous essayons d’aider nos amis centrafricains à reprendre en main le contrôle de leur ville, le contrôle de leur propre pays. C’est une entreprise de long terme. Nous aurons besoin des Nations unies.

Q : Est-ce qu’aujourd’hui vous avez une meilleure vision de la situation en Centrafrique ? Peut-être la situation était-elle pire que ce que vous aviez pu imaginer ?

C’est ce quedisait Mr Le Drian, le ministre de la Défense, lorsqu’il était à Bangui. Il n’y avait jamais eu d’affrontements entre chrétiens et musulmans en Centrafrique. Nous savions que les rebelles de la Séléka, pour la plupart musulmans, s’en étaient pris aux chrétiens à Bangui. Nous savions donc qu’il y avait un risque de vengeance de la part des chrétiens. Nous nous retrouvons face à une volonté d’en découdre, de tuer l’autre. C’est une situation complexe où il faut travailler dans tous les domaines : dans la réconciliation où les autorités religieuses locales font un très bon travail en appelant les populations à la paix et à la réconciliation, dans le processus politique, dans l’aide humanitaire car les gens pillent parce qu’ils ont faim. C’est donc un travail multidimensionnel que nous devons entreprendre. Nous le faisons avec nos amis africains, nous le ferons avec nos amis européens, avec les ONG et avec l’ensemble des agences des Nations unies.

Q : Vu de Paris, on a un peu de mal à comprendre puisque vous parliez de haine entre communautés. On a entendu la semaine dernière l’imam et l’archevêque de Bangui qui étaient en France et qui ont affirmé qu’il ne s’agissait pas d’un problème religieux. Au contraire, la question religieuse aurait été instrumentalisée par des politiques et des personnes qui étaient en lutte de pouvoir en Centrafrique.

Dans ce genre d’affrontements, ethnique ou confessionnel, on a toujours du mal à comprendre comment des gens qui ont pu vivre aussi pacifiquement peuvent en venir à cette situation. Très souvent, il suffit d’une allumette et ça s’enflamme. Je crains qu’aujourd’hui tout chrétien voie en un musulman une menace et que tout musulman voie en un chrétien un ennemi et qu’il soit très difficile de mettre un terme à cette situation. C’est un travail que nous devons tous entreprendre, les centrafricains en premier mais aussi la communauté internationale. Nous devons faire comprendre aux centrafricains que l’entreprise qui se tient devant eux est la reconstruction de l’Etat par un processus politique et une autorité de transition. Il y aura des élections car nous devons rendre au pouvoir centrafricain sa légitimité.

Q : La situation était inflammable parce qu’il n’y avait pas d’Etat fort, voire même pas d’Etat du tout en Centrafrique depuis des années. Aujourd’hui, Catherine Samba-Panza suscite un très grand espoir d’autant plus qu’elle a un profil extrêmement intéressant pour le pays. Elle incarne et rassemble la Centrafrique.

Exactement. Elle a été un choix courageux. Par son expérience personnelle et politique, elle incarne un véritable espoir. Elle a nommé un nouveau Premier ministre qui, lui aussi, a toutes les compétences nécessaires. L’Union africaine va le soutenir et l’Union européenne aussi. Envoyer des soldats de l’Union européenne est aussi un message politique fort. Il y a eu une réunion organisée à Bruxelles pour l’aide humanitaire et on a mobilisé près d’un demi-milliard de dollars, ce qui est très important. Ce qu’a fait la France, par le courage de ses soldats et par son entreprise diplomatique, a été de mobiliser la communauté internationale. Cette nouvelle résolution en est la nouvelle étape.

Q : Les violences ont été enrayées pour l’instant même si on découvre encore des charniers. Vous parliez de l’implication des pays africains mais leur rôle est relativement limité en Centrafrique. Quelle place peuvent-ils avoir ? On a entendu dire qu’ils souhaitaient tenir un rôle vraiment important dans ce processus qui s’est mis en place en Centrafrique.

Je souhaiterais tout d’abord vous corriger sur un point. La force militaire africaine est en réalité très importante. Ils vont déployer 6 000 hommes, ils en sont pour l’instant à 5 500 soldats. Ce sont de bons contingents. Nous ne pourrions pas faire grand-chose sans eux. Il y a aussi une volonté africaine de prendre en main de plus en plus la gestion des crises sur le continent africain. C’est ce que nous entendons à Addis-Abeba au siège de l’Union africaine. Il va y avoir un sommet sur la République centrafricaine pour mobiliser les moyens africains. Il y a un véritable engagement de l’Union africaine. Nous, les Français, sommes là-bas avant tout en soutien de nos amis africains.

Q : Compte-tenu de la progression du dossier en l’espace de deux mois, êtes-vous confiant aujourd’hui ?

Nous venons de si bas que nous ne pouvons que dire que nous avons progressé considérablement. Je crois qu’on a évité le risque de génocide évoqué par les organisations humanitaires. Nous avons effectué de réels progrès sur le terrain. Maintenant, il faut transformer l’essai et nous avons devant nous un long chemin. Nous ne le ferons pas seuls. Les Africains sont là, l’Union européenne arrive et les Nations unies sont également mobilisées. La France travaille avec l’ensemble de la communauté internationale.


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