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8 septembre 2012 - Syrie - Entretien de Gérard Araud, Représentant permanent de la France auprès des Nations unies, avec la radio NPR (Etats-Unis)

Traduction non-officielle



La semaine dernière s’est achevée la présidence française du Conseil de sécurité des Nations Unies. Le Représentant permanent de la France, l’Ambassadeur Gérard Araud, a eu à faire face à un problème éminemment difficile dans son ordre du jour : que faire à propos de la Syrie ?

L’Ambassadeur Gérard Araud est avec nous aujourd’hui depuis son bureau de New York. Monsieur l’Ambassadeur, je vous remercie beaucoup d’être avec nous.

Bonjour.

Monsieur l’Ambassadeur, il semble que de plus en plus de civils meurent chaque jour en Syrie. A quel point ces derniers mois ont-ils été une source de frustration ?

Cela a été extrêmement frustrant parce que nous avons vu sombrer la Syrie dans ce qui est aujourd’hui une véritable guerre civile. Nous avons désespérément essayé de l’éviter, car ce pays a un potentiel incroyable de violence : violence au sein de la Syrie et malheureusement aussi au-delà de ses frontières.

Pouvez-vous nous donner un aperçu des discussions qui ont eu lieu lors du Conseil de sécurité et surtout nous expliquer pourquoi le Conseil de sécurité n’est pas parvenu à un accord sur un plan d’action pour au moins tenter quelque chose ?

En fait, nous avons fait face à trois vetos russes à la suite sur la même crise, et nous n’avons pas connu une telle situation depuis la fin de la guerre froide. Je pense qu’il y a un différent politique fondamental. Les Russes nous disent : « Nous avons le choix entre, d’un côté, Assad, et de l’autre côté, les islamistes radicaux. Nous n’aimons pas tellement Assad, mais nous le préférons aux radicaux islamistes ». Ils soutiennent Assad et ils tentent d’empêcher, avec succès, le Conseil de sécurité de faire pression sur Assad.

De notre côté, nous leur disons "avec votre politique, nous allons avoir Assad et les islamistes radicaux". Plus nous attendons, plus les islamistes radicaux sont influents au sein de l’opposition, plus l’opposition se radicalise. Il s’agit d’un véritable débat, à la fois politique et très difficile.

Monsieur l’Ambassadeur, l’opposition est-elle composée d’islamistes radicaux ? Peut-on dire cela ?

Au début, ils ne s’agissait pas d’islamistes radicaux. Il s’agissait simplement de Syriens protestant contre une dictature brutale et corrompue, en place depuis quarante ans. Mais plus le temps passe, plus les extrémistes arrivent. Al-Qaïda a commencé à être active en Syrie en provenance de l’Irak, et nous savons qu’il y a également des salafistes en provenance d’Irak aussi. Il est évident que dans une guerre civile, le plus souvent, l’opposition se radicalise au fil du temps. Il y a un danger que les extrémistes aient une influence sur le résultat final de la crise. C’est la raison pour laquelle, au-delà de l’aspect humanitaire, nous voulons vraiment résoudre la crise le plus rapidement possible.

Monsieur l’Ambassadeur, je n’ai probablement pas besoin d’apprendre à un diplomate français qu’il y a certaines inquiétudes, des inquiétudes très similaires du moins, par rapport à ce qui s’est produit en Bosnie il y a quelques années, avec des massacres qui se sont poursuivis... Les démocraties européennes, y compris la France et la Grande-Bretagne, avaient envoyé des troupes en Bosnie et des forces de maintien de la paix, mais ont fini par regretter leur inaction. Ce risque se reproduit-il maintenant ?

Je pense que nous pouvons conclure que, malheureusement, les perspectives d’action sont désormais en dehors du Conseil de sécurité. Nous avons tous conclu que rien n’y est possible en raison de la position russe et chinoise. Nous collaborons en dehors du Conseil de sécurité avec nos amis américains, britanniques, mais aussi avec la Turquie et nos amis arabes pour travailler avec l’opposition, la soutenir dans sa lutte contre le régime.

Nous croyons aujourd’hui que l’opposition qui combat Assad n’est pas encore dominée par les islamistes radicaux. Il y a là des Syriens qui veulent simplement avoir un pays démocratique. Bien sûr, l’opposition est très divisée, fragmentée, parce que ce sont des gens simples qui manifestent dans leur ville, puis après cela entrent en résistance contre le régime. Nous considérons que, pour éviter la guerre civile et le chaos après la chute d’Assad, pour éviter aussi la victoire des radicaux, nous devons travailler avec l’opposition modérée, pour l’aider à s’organiser, à constituer un vrai gouvernement qui serait être en mesure de donner des garanties aux minorités.

Pendant notre présidence, nous avons essayé de rassembler le Conseil de sécurité sur les questions humanitaires, parce que deux millions de Syriens vivent dans une situation très précaire. Ils manquent de nourriture, de médicaments, de nourriture pour les enfants. Mais franchement, c’était impossible. Le Conseil est trop divisé, il y a une différence fondamentale entre les Russes et les Chinois d’un côté, et nous de l’autre côté. Pour le moment, je ne vois aucun moyen d’obtenir l’implication du Conseil de sécurité. Si l’une des deux parties décide de négocier, si le gouvernement décide de négocier, peut-être le Conseil de sécurité pourra-t-il revenir sur la scène, mais pour l’instant, je ne vois aucun moyen de sortir du blocage auquel nous sommes confrontés.

Gérard Araud, voilà qui soulève une autre question. Quel est l’avenir de l’Organisation des Nations unies si elle ne peut pas trouver un terrain d’action commun pour ce qui est l’une des plus graves catastrophes que connaît la planète  ?

Franchement, je suis toujours un peu surpris par ce genre de question parce que les Nations unies, en soi, sont un groupe de nations désunies. Les Nations unies ne peuvent travailler que lorsque ses membres décident de travailler ensemble. Sur un grand nombre de questions, par exemple le conflit israélo-palestinien, les membres du Conseil de sécurité sont tellement divisés que l’ONU, comme vous le savez, ne peut rien faire. L’ONU est efficace lorsque, sur certaines questions, les Etats membres décident qu’ils ont un intérêt commun à trouver une solution commune. Il y a beaucoup de questions pour lesquelles nous n’avons pas réussi à le faire. Sur l’Afghanistan, l’Irak, le conflit israélo-arabe, le rôle de l’ONU est très marginal. Il y a des problèmes, en Afrique, sur lesquels nous travaillons ensemble. Mais sur beaucoup de questions, nous ne le pouvons tout simplement pas. Ce n’est pas la responsabilité de l’ONU, il en va de la responsabilité des nations qui sont en désaccord.

Avez-vous hâte à votre prochaine présidence ?

Notre prochaine présidence est dans quinze mois.

Et pensez-vous que vous aurez à résoudre les mêmes problèmes ?

J’espère que dans 15 mois la crise syrienne aura trouvé une solution pacifique. Mais pour l’instant, au-delà de cet acte de foi, je ne peux pas répondre à votre question.

Merci.



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