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23 septembre 2004 - 59ème session de l’Assemblée générale des Nations unies : Intervention de Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères

Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire Général, Mesdames et Messieurs les Chefs d’Etat et de gouvernement, Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les Délégués,

Je vous adresse Monsieur le Président, mes très amicales félicitations pour votre élection. Nous sommes très heureux qu’un homme de votre qualité, un francophone représentant un pays ami, dirige nos travaux.

Je souhaite également saluer chaleureusement le Secrétaire Général. Nous avons entendu son message sur le respect de la règle de droit. A travers lui, c’est à l’ensemble des personnels de cette institution à que je veux rendre hommage. Ici et partout dans le monde, leur courage, leur engagement font honneur aux Organisations qu’ils servent, et nous le savons bien, parfois malheureusement au prix de leur vie.

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Comment relever les défis du monde ? Comment répondre à ses espoirs sinon en se mobilisant tous ? Plus que jamais, l’ONU demeure le cadre unique, irremplaçable, légitime pour entraîner cette mobilisation, pour la traduire dans l’action collective. Nous avons tant à faire : des conflits non résolus, d’autres qui surgissent ; une pauvreté qui recule très lentement ; des peuples martyrisés par des guerres, des réfugiés arrachés à leur terre ; une menace terroriste qui ne faiblit pas : oui ! nous avons tant à faire et nous avons le devoir d’agir, l’obligation de ne pas renoncer. L’ONU agit. Sur tous les fronts, en première ligne. Pour résoudre les conflits, pour empêcher qu’ils ne renaissent, elle est présente partout, sur tous les continents, en Haïti, au Kosovo, en République démocratique du Congo, en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, sur bien d’autres fronts, encore, avec plus de 50.000 casques bleus. Elle porte assistance aux 17 millions de personnes protégées par le Haut Commissariat pour les réfugiés. Elle nourrit, grâce au Programme alimentaire mondial, plus de 100 millions d’individus. Elle aide, notamment avec le PNUD, 170 Etats ou territoires à se développer. L’action des Nations Unies, notre action, continue de s’étendre. L’ONU a ainsi vocation à être au cœur du dispositif de lutte contre le terrorisme que la communauté internationale met en place. Aujourd’hui globale, cette menace appelle une réponse globale. Voilà pourquoi la France s’est engagée ici dans ce combat, et encore récemment encore en soutenant le renforcement du Comité du contre-terrorisme. La tragédie du 11 septembre, que j’évoque avec émotion ici à New York, nous a tous atteints. Depuis, le terrorisme a continué de frapper : en Europe, à Madrid, il y a six mois ; en Asie à Bali et à Djakarta. Lâchement, il s’en prend aux plus faibles. Comment ne pas être révolté par le drame de l’école de Beslan, où la violence a massacré l’enfance, symbole de l’innocence ? Nous luttons sans merci contre le terrorisme. Attachons-nous dans le même temps à traiter ses racines. Cela veut dire qu’il faut mettre fin aux situations que les terroristes exploitent, redonner espoir aux exclus de la planète, redonner leur dignité aux peuples qui en sont privés, faire prévaloir partout le dialogue et la coopération entre les civilisations, les cultures et les religions plutôt que l’affrontement et l’intolérance. Les menaces globales exigent une réponse forte, et toujours collective. La menace de la prolifération, qui risque de se conjuguer à celle du terrorisme, appelle une action déterminée et dans la durée. Le régime de non-prolifération a été gravement mis à mal par l’action combinée de certains Etats et d’acteurs non étatiques. Voilà pourquoi le renforcement des instruments dont nous disposons est aujourd’hui indispensable. La conférence d’examen du TNP, en 2005, en sera l’occasion.

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Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,

Un monde plus sûr et plus libre sera d’abord un monde plus juste.

C’est pourquoi nous devons, sans relâche, agir pour régler les conflits. Je pense bien sûr, et d’abord, au Proche Orient. Après les espoirs de Madrid, Oslo, Camp David et Taba, l’absence de perspective nourrit aujourd’hui le désespoir, les extrémismes et toutes les formes de violences. Cette crise centrale ne trouvera de solution qu’avec la relance d’un règlement négocié, fondé sur le droit international, permettant à tous les peuples de la région de vivre dans la dignité et dans la sécurité. La " feuille de route ", que les parties ont agréée et que le Conseil de sécurité a endossée, doit être appliquée en totalité - en totalité- et de bonne foi. La France souhaite que le retrait de Gaza en soit une première étape. Elle ne ménagera aucun effort pour que le processus de paix reprenne son cours. Elle continuera d’agir auprès des dirigeants - je dis bien tous les dirigeants - élus et légitimes de cette région. Ne nous y trompons pas : construire la paix au Proche-Orient est une responsabilité historique pour notre génération. L’Europe, l’Union européenne, en partenariat avec les Etats-Unis, la Russie et l’ONU, a vocation à jouer un rôle politique - je dis bien politique - d’impulsion dans ce processus. En Iraq, la violence se déchaîne. Seule, nous semble-t-il, une reprise en main de leur destin par les Iraquiens eux-mêmes et la poursuite du processus politique prévu par le Conseil de sécurité permettront à ce pays d’échapper à un chaos qui déstabiliserait la région. La France, chacun s’en souvient, n’a pas approuvé les conditions dans lesquelles ce conflit a été déclenché. Ni aujourd’hui, ni demain elle ne s’engagera militairement en Iraq. Elle réaffirme en revanche avec ses partenaires européens, sa disponibilité à aider le peuple iraquien pour reconstruire son pays et relever ses institutions. Dans cette région du Moyen-Orient, qui ne voit que tout est fragile et que tout se tient ? Qui ne comprend que partout la seule voie est celle de la souveraineté et de la justice pour les peuples ? C’est ainsi qu’ils avanceront sur la voie de la paix et de la modernisation économique et politique, à laquelle ils ont droit.

En Afrique aussi nous gagnerons ou nous perdrons le combat pour la justice. Sans justice, pas de paix. Sans paix, pas de développement durable. L’avenir du continent africain, sa stabilité, son développement, sont un enjeu essentiel pour nous tous. Aujourd’hui, sous l’impulsion des Nations Unies, des crises anciennes se sont dénouées, ou vont l’être : le Mozambique, la Sierra Leone, le Liberia. D’autres, en revanche, ont surgi, dont nous devons, ensemble, éviter l’enlisement ou la contagion : en Côte d’Ivoire, en République centrafricaine, au Darfour. La région des Grands Lacs tarde à trouver le chemin de la paix, comme tarde à s’éteindre le conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée, et à se résoudre la question somalienne. Sur ce grand continent en profonde évolution, avec de réelles menaces mais aussi avec un considérable potentiel, les responsables politiques témoignent aujourd’hui d’une vraie détermination à s’engager pour résoudre les conflits et les crises. En témoignent la mise en œuvre du NEPAD, l’engagement déterminé de l’Union africaine, sur le plan politique comme sur le terrain, le rôle croissant des organisations régionales. Nous appuyons résolument cet engagement. Sur le développement, mais aussi sur la construction de la paix, nous voulons mettre en place les conditions d’un partenariat efficace et cohérent entre le Nord et le Sud. Face à l’ampleur des enjeux et des besoins de ce continent, je crois à la mutualisation des efforts européens, aux côtés de nos partenaires africains et sous l’égide des Nations unies, chaque fois que cela sera nécessaire. Je suis convaincu que notre expérience de la construction européenne, sans donner de leçons, peut être utile. Et c’est bien le sens du discours du Président en exercice de l’Union européenne, M. Bernard Bot, à cette tribune. La France s’est impliquée depuis longtemps dans le renforcement des capacités africaines de maintien de la paix. Aujourd’hui, par elle-même, l’Union européenne entend s’engager sans délai et avec détermination. L’opération Artémis, en République démocratique du Congo, en est la preuve. La mise en place de la facilité européenne pour la paix apporte désormais un appui majeur aux organisations africaines. Nous sommes disponibles, si l’Union africaine le souhaite, pour accompagner son action en faveur de la paix, comme au Soudan.

Mesdames, Messieurs, Justice et prévention des conflits sont indissociables d’une action collective en faveur du développement. Les objectifs du Millénaire, qui engagent les pays en développement, les pays donateurs, et les institutions multilatérales, sont pour nous tous, notamment les pays les plus riches, une ardente obligation. Plus de 50 milliards de dollars manquent chaque année pour atteindre ces objectifs. Lundi, plus de cent pays ont soutenu la " déclaration de New York sur l’action contre la faim et la pauvreté ". Ils demandent ainsi, et ensemble, que des ressources supplémentaires soient apportées au développement, y compris par des mécanismes innovants. Ce mouvement puissant, lancé dans cette enceinte des Nations Unies, pour dégager les moyens de la justice, les moyens du développement, marque une étape majeure. Mon pays, par la voix du Président de la République, est fier d’y avoir contribué et il continue de le faire. Mais au-delà, la France se bat aussi pour une mondialisation mieux maîtrisée et donc plus juste, qui donne à chacun sa chance. Elle préconise l’instauration d’une instance politique pour mieux coordonner l’action multilatérale en matière économique, sociale et environnementale, et pour donner les impulsions nécessaires. Les Nations Unies doivent y avoir toute leur place. C’est l’un des grands sujets sur lequel nous devons réfléchir dans les prochains mois, notamment à partir des propositions que nous attendons du panel sur la réforme.

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Un monde plus juste, c’est encore et aussi un monde qui respecte la dignité et la liberté de l’homme. Les droits fondamentaux de la personne sont universels. Chaque homme, chaque femme, chaque enfant les porte en lui. A nous de les faire vivre et de les faire respecter. A nous aussi de lutter sans compromis, sans faiblesse, contre toutes les manifestations de violence et de discrimination, fondées sur la race, l’origine, le sexe ou la religion. Notre volonté, dans le domaine des droits de l’homme, doit rester entière et constante là comme ailleurs. Nous avons besoin d’un vrai dialogue avec la société civile et toutes les ONG. Le moment est ainsi venu de conclure la négociation d’un instrument conventionnel sur les disparitions forcées, de reconnaître des droits aux peuples autochtones, de se mobiliser contre toutes les formes d’esclavage moderne. N’excluons pas, dans certains cas et à l’appel des victimes, le recours à la force pour empêcher des violations massives des droits de l’homme, pour prévenir les violences contre les populations civiles. C’est l’honneur du Conseil de sécurité d’assumer cette responsabilité, en conformité avec la Charte des Nations Unies. Poursuivons aussi la mise en place des mécanismes de lutte contre l’impunité, qui est souvent la condition d’une paix solide et d’une réconciliation durable. La création de la Cour pénale internationale répond précisément à cet objectif. Nous saluons l’étape majeure que constitue l’entrée en vigueur du Statut de Rome.

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La dignité de l’homme et des peuples passe également par le respect des cultures, dans leur diversité. Le sentiment de perte d’identité contribue aux frustrations qui nourrissent bien des conflits. L’unité de la communauté internationale n’est pas synonyme d’uniformité. La négociation d’une convention sur la diversité culturelle, qui vient de s’ouvrir à l’UNESCO, constitue donc un enjeu essentiel. Elle doit, comme prévu, aboutir à un résultat concret d’ici à la conférence générale de 2005.

Mesdames et Messieurs, Notre planète est dangereuse, elle est aussi en danger. La Terre est usée s’use, nous ne l’entretenons pas, et même nous la pillons. Le climat se dégrade. Et pourtant, souvenons-nous que la rareté des ressources a été, de tout temps, un facteur de conflit. L’avenir de nos enfants nous presse d’agir pendant qu’il en est encore temps. Y a-t-il d’ailleurs un seul sujet qui ignore plus évidemment les frontières, qui requière davantage une action coordonnée, c’est-à-dire multilatérale que celui de l’écologie ? La gouvernance internationale en matière d’environnement est aujourd’hui très insuffisante. Il faut simplifier et renforcer le dispositif international en matière d’environnement, développer la veille et l’expertise, accroître les financements, notamment en direction des pays en développement. Soyons lucides : pour l’environnement comme pour d’autres enjeux, prévenir coûte toujours moins cher que réparer. C’est dans cet esprit que nous souhaitons que soit examinée, à partir des acquis du PNUE, la création d’une Organisation des Nations Unies pour l’Environnement. Nous proposons que cette grande ambition, qui s’inscrit elle aussi dans les objectifs du Millénaire, soit à l’ordre du jour du Sommet de septembre 2005.

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Dans un monde où huit cents millions de personnes ne mangent pas à leur faim, où l’on consacre plus d’argent aux armements qu’au développement, où des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont forcés de quitter leur terre pour échapper à la misère ou aux massacres, la communauté internationale a un devoir d’action et d’imagination. C’est ici, à l’ONU, qu’elle peut se retrouver pour prendre des initiatives, combattre la fatalité, répartir les tâches, toutes urgentes. Unique, plus que jamais indispensable, le système des Nations Unies a aussi l’obligation de se réformer pour répondre aux nouveaux besoins et aux nouvelles menaces, pour tirer le meilleur parti des nouvelles technologies simplement pour vivre avec notre temps. Le Secrétaire Général s’est attelé à cette tâche dès le début de son premier mandat. Un travail considérable a déjà été accompli. Les propositions du panel de haut niveau seront la base des prochaines étapes, plus ambitieuses encore. Sur de nombreux points - opérations de maintien de la paix, droits de l’homme, financement du développement - la France a fait des propositions.

Nous avons également indiqué, avec l’Allemagne, de quelle manière la représentativité, la légitimité, l’action du Conseil de sécurité pourraient être améliorées. Nous préconisons un élargissement dans les deux catégories de membres, permanents et non permanents ; nous avons exprimé notre soutien aux aspirations de l’Allemagne, du Japon, du Brésil et de l’Inde, qui devraient être accompagnés d’un pays d’Afrique.

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Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,

Dans un monde complexe, imprévisible, notre responsabilité commune est de préserver et de renforcer la seule institution où toutes les Nations peuvent s’unir pour dessiner et maîtriser leur destin commun. L’ONU, par sa légitimité, par une efficacité toujours accrue, doit être l’instrument de la conscience universelle dont elle demeure le creuset. Je vous remercie.



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