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19 décembre 2013 - Séminaire sur le maintien de la paix “Casques bleus : Nouvelles frontières” - Intervention de M. Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès des Nations unies et président du Conseil de sécurité

Je voudrais remercier la représentation permanente et le représentant permanent du Pakistan et Mme Kathy Calvin, Présidente de la Fondation des Nations unies pour l’organisation de ce débat sur les opérations de maintien de la paix. Nous savons tous que les opérations de maintien de la paix ont changé et évoluent en permanence.

Les deux exemples qui ont déjà été cités sont les opérations que nous venons juste de lancer au Mali et le soutien que les Nations unies vont apporter à l’opération de l’Union africaine en République centrafricaine. Dans les deux cas, il n’y a pas de paix à conserver. Au Mali, nous faisons du peacekeeping sans qu’il y ait une paix à conserver. C’est un bon exemple d’une situation nouvelle mais c’est une évolution que nous avions déjà constatée notamment du fait de notre action dans les Kivus en République démocratique du Congo.

Cette évolution, au Conseil de sécurité – puisque je suis ici en tant que Président du Conseil de sécurité - donne lieu à des débats assez vifs dans la mesure où des questions très importantes sont soulevées. Il y a d’abord des questions de doctrine. Beaucoup d’Etats sont attachés au principe de non interférence dans les affaires intérieures des Etats. Donc une opération de maintien de la paix, si elle prend part à une opération contre des groupes armés, ce qui est désormais souvent le cas, peut apparaitre comme prendre part dans un conflit intérieur.

Vous avez ensuite les contributeurs de troupes, le Pakistan est le contributeur le plus important. Il est évident que les contributeurs de troupes se posent des questions, s’inquiètent pour le sort de leurs soldats dans la mesure où faire du « robust peacekeeping » c’est exposer la vie des soldats puisque c’est les engager dans opérations qui sont de plus en plus proches d’opérations militaires.

Il y a tous les autres membres aussi qui se posent des questions, notamment la question de savoir si ajouter la violence à la violence est une bonne solution, une bonne manière de mettre un terme à la violence. La création de la Brigade d’intervention par exemple en République démocratique du Congo a donné lieu à un vrai débat où de nombreuses questions ont été posées, notamment dans les termes que je viens de décrire.

Donc une conscience au sein du Conseil de sécurité des enjeux, une conscience aussi que nous sommes en train d’avancer sur un terrain nouveau. Evidemment chaque période a l’impression d’innover, mais nous avons l’impression qu’au cours des deux dernières années, le rythme des innovations s’est un peu accéléré.

Pour faire face à ces questions, ces enjeux, quelles sont les solutions qui peu à peu se dessinent d’elles-mêmes de résolution du Conseil de sécurité en résolution du Conseil de sécurité ?

Tout d’abord il y a la question de la coopération régionale, tout particulièrement de la coopération avec l’Union africaine, puisque 70% des sujets que nous traitons au Conseil de sécurité sont des sujets africains.

Il y a donc de plus en plus, du fait à la fois d’une affirmation de l’Union africaine mais aussi d’une reconnaissance du Conseil de sécurité, la préférence de laisser les organisations régionales et sous régionales traiter des problèmes.

Nous l’avons vu avec la CEDEAO qui a d’abord pris l’initiative par exemple au Mali. Elle a également été active en Guinée-Bissau. Nous le voyons en République centrafricaine aujourd’hui puisque la MISCA est une force de l’Union africaine mais aussi de la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale (CEEAC).

Donc il y a un sentiment qu’il y a une préférence exprimée par les acteurs sur le terrain mais aussi ici aux Nations unies pour essayer d’impliquer les organisations régionales. C’est la raison pour laquelle la France a organisé les 6 et 7 décembre à Paris un sommet sur cette question de la paix et de la sécurité en Afrique afin de savoir comment aider nos amis africains à disposer des moyens de faire face aux crises, notamment avec l’idée qui est dans l’air depuis un certain temps d’une force d’action rapide africaine. Je crois que c’est un élément très important de ce que j’appellerais une sorte de décentralisation du maintien de la paix. Il est certain que les soldats de la région et de la sous-région, pour de multiples raisons, connaissent mieux le terrain et la culture et sont sans doute mieux à même à traiter des crises.

La deuxième question qui se pose– et c’est une question délicate dans cette organisation – est celle des moyens militaires des Nations unies. Lorsqu’on arrive aux Nations unies, ce qui était mon cas il y a cinq ans, j’ai été tout d’abord stupéfait par la faiblesse des institutions centrales des Nations unies en ce qui concerne les opérations militaires.

Il y avait quelques dizaines d’officiers sans aucun moyen de communication militaire, de moyens de communication qui ont vraiment un sens. On découvre que ces quelques dizaines d’officiers sont supposés, sous l’autorité ultime du Secrétaire général et du sous-Secrétaire général pour les opérations de maintien de la paix, diriger plus de 120 000 hommes et femmes à travers le monde. C’était peut-être possible dans des opérations qui venaient patrouiller dans un environnement pacifique, mais lorsque vous avez une opération dangereuse, vous découvrez très rapidement que c’est insuffisant. Quand éclate une crise, comme par exemple en ce moment au Soudan du Sud, vous découvrez que l’état-major, c’est-à-dire les Nations unies ici, n’ont pas les moyens de suivre la crise ; elles se trouvent démunies face à ces enjeux. J’ai conscience que je touche à un terrain extrêmement délicat dans cette organisation qui cultive un véritable dogme de la non-militarisation. Mais il y a une réalité. Le rapport entre l’état-major et les soldats déployés sur le terrain doit être de 1 à 100, sans citer l’exemple de l’OTAN où le rapport est de 1 à 4, mais il ne faut pas parler de l’OTAN ici. Il y a certes eu une amélioration et des efforts ont été faits ; le bureau des affaires militaires a augmenté ses moyens.

Mais l’on n’a pas le droit de parler ici de renseignement. Or, il est évident que lorsque vous avez des forces déployées sur le terrain face à des groupes armés hostiles, on a besoin de renseignement. Nous ne pourrons pas éviter une professionnalisation militaire. C’est pour cela que faire appel à des drones d’observation non armés relève du bon sens. C’est aussi du bon sens que nos soldats puissent être informés, grâce à ces drones, des menaces qui peuvent à tout moment surgir dans ces zones, et puissent également assurer leur mission de protection des civils, en sachant, par exemple, qu’un groupe de rebelles est en train de s’avancer vers tel village. Je reste prudent car je sais que cela peut provoquer des réactions très vives au sein de l’Assemblée générale des Nations unies. Il y a une culture des Nations unies qui va contre cette nécessité. Mais si nos soldats se retrouvent dans des zones de combat, nos soldats doivent avoir les moyens, à la fois de faire leur mission et de se protéger. Cela entraîne une évolution dans les équipements nécessaires.

Autre élément, dont a parlé Suzanna Malcorra, est le fait que les opérations se déploient maintenant très souvent dans des régions ou Etats où les structures étatiques ont quasiment disparu. Cela implique évidemment que les composantes civiles des missions soient à la fois importantes, mais aussi structurées de manière à pouvoir reconstruire et soutenir des institutions étatiques défaillantes. Par exemple, à l’heure actuelle, en République centrafricaine, où l’armée française vient d’être déployée, nous découvrons que les rebelles ont détruit les archives, l’état civil, les ministères, au point d’avoir pris les ordinateurs, les fenêtres, les planchers. Il n’y a plus d’administration en RCA. Comment faire ? Nous avons des projets d’aide économique, mais à qui apporter l’argent ? Ce genre de questions se pose en RCA, et d’une certaine manière aussi en RDC, ou au Soudan du Sud et dans d’autres zones.

Il y a sans doute là une réflexion que nous devons mener également sur les composantes civiles des opérations de maintien de la paix, que nous oublions souvent, pour savoir ce qu’elles peuvent faire dans ce genre de circonstances. Il y a donc un grand nombre de nouveaux sujets sur la table. La question est de savoir comment les traiter dans cette organisation. Suzanna a à juste titre appelé à une réflexion sur le long terme, mais je reste sceptique sur les grands débats de principe parce qu’ils peuvent conduire chaque groupe, aux Nations unies, à rentrer dans sa tranchée et à nourrir des positions dogmatiques. Nous devons donc essayer d’être pragmatiques. L’utilisation des drones en est un exemple : nous les utilisons à titre expérimental en RDC. Ensuite, sur la base du retour d’expérience du DOMP, nous pourrons décider si cette expérience doit être renouvelée dans d’autres opérations et dans quelles opérations. Il vaut mieux avancer ainsi, pas à pas, afin d’éviter les lignes de fractures dans cette organisation, qui apparaissent trop facilement et qui sont le plus souvent artificielles.

Je vous remercie.


En savoir plus sur les opérations de maintien de la paix.



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