Twitter Facebook Flickr Youtube RSS Share

14 mai 2002 - Grands Lacs : Intervention de M. Jean-David Levitte, représentant permanent de la France auprès des Nations unies

Chacun des membres du Conseil a sous les yeux le rapport de cette troisième mission du Conseil de sécurité dans la région des Grands Lacs et je crois que nous pouvons saisir l’occasion de cette séance pour réfléchir au sens de notre action. En dix jours nous avons rencontré huit chefs d’Etat, les dirigeants de plusieurs mouvements rebelles congolais et burundais, les dirigeants de très nombreux partis politiques, des représentants de la société civile.

Nous avons effectué cette nouvelle mission à la demande des parties elles-mêmes, dans un esprit de véritable partenariat entre le Conseil de sécurité et nos interlocuteurs africains, les signataires des accords de Lusaka et d’Arusha, avec comme objectif la paix dans la région des Grands Lacs, la sécurité pour tous les pays de la région et, d’abord, l’avenir des peuples concernés, le peuple du Congo et le peuple du Burundi.

Rappelons-nous que la guerre dans les Grands Lacs a fait, au Congo même, entre deux et trois millions de victimes, directement ou indirectement, à la suite de ce conflit qui dure depuis plus de trois ans. Avec d’autres graves conséquences : violation massive des Droits de l’Homme, situation humanitaire désastreuse, pillage des ressources. Ce qui nous a frappé en écoutant les représentants de la société civile partout où nous sommes allés, ce fut leur message unanime, demandant le retrait de toutes les troupes étrangères, l’unité politique et administrative du Congo, comme d’ailleurs celle du Burundi, la cessation du pillage des ressources naturelles qui doivent appartenir aux peuples des pays concernés.

C’est notre troisième mission en deux ans et c’est l’occasion de mesurer le chemin parcouru pour dénouer l’écheveau compliqué de ces crises. Au Congo, le cessez-le feu tient le long de la ligne de désengagement, même s’il y a des combats dans l’extrême est du pays qui font de nombreuses victimes civiles. Deuxièmement, la ligne de désengagement est globalement respectée, même s’il y a encore quelques positions à rectifier ici et là et s’il est urgent que les parties mettent en œuvre les engagements qu’elles ont pris elles-mêmes en y remédiant. Troisièmement, le retrait des forces armées étrangères est achevé pour la Namibie, bien engagé pour l’Ouganda et l’Angola, amorcé pour le Zimbabwe. S’agissant du Rwanda, aucun retrait vérifié par la MONUC n’est encore intervenu. Quatrièmement, le dialogue intercongolais a accompli des progrès remarquables à Sun City et il faut rendre hommage au facilitateur, M. Masire, au président Mbeki et, d’abord, aux participants congolais eux-mêmes, qui ont su adopter à l’unanimité 37 textes qui constituent une excellente base pour une transition de deux ou trois ans vers des élections démocratiques. Un accord a été conclu entre le gouvernement et le MLC, sur la formule à mettre en œuvre pour cette période de transition. Il a reçu la signature de 80% des participants à Sun City, mais il n’a pas été accepté par le RCD Goma qui a créé une alliance avec un certain nombre de partis politiques. En somme, on a enregistré des progrès incontestables mais il reste encore un chemin important à parcourir.

Notre première recommandation à l’issue de cette mission est la nécessité absolue de respecter strictement le cessez-le-feu. Aujourd’hui rien ne saurait justifier une violation du cessez-le-feu et ceux qui prendraient l’initiative de relancer les combats doivent savoir qu’ils seraient condamnés par un Conseil de sécurité unanime et dans les termes les plus sévères.

Deuxièmement, le dialogue intercongolais : le Conseil de sécurité souhaite un accord inclusif, qui ne laisse personne sur le bord du chemin. Nous avons suscité une reprise des discussions entre les trois signataires congolais de l’accord de Lusaka, lors d’une rencontre à Luanda. Cette relance doit être suivie d’autres réunions, qui doivent se tenir dans un esprit d’ouverture, sans aucun préalable. Il nous semble que ce qui reste à discuter pour parvenir à un accord se résume à peu de choses en réalité. Il s’agit de trouver la formule qui permettra, pendant deux ou trois ans, de diriger le Congo et de le conduire à des élections démocratiques. Ce peu de choses est néanmoins sensible. Il s’agit de la répartition des postes. Et c’est pourquoi nous recommandons que ce dialogue entre Congolais se tienne dans des conditions de discrétion qui faciliteront le rapprochement des positions et, je le répète, sans préalable et dans un esprit d’ouverture. C’est possible. Il faut que les parties progressent dans ce sens. Il faudra que notre Conseil encourage tous ceux qui peuvent aider les parties à se retrouver. Nous aurons à en reparler lors des consultations de la fin de la semaine. Sinon, c’est le risque d’une partition pour une période indéterminée qui doit être envisagé. Certains parlent de Chypre. Je dirais qu’il y a une grande différence entre Chypre et le Congo. A Chypre les populations des deux cotés de l’île ne veulent pas vivre ensemble. Au Congo, ce qui a frappé tous les membres du Conseil de sécurité, c’est au contraire une volonté unanime de tous les Congolais de se retrouver dans l’unité. Néanmoins, le risque d’une cassure du Congo en deux morceaux antagonistes existe et cela nous concerne puisque nous sommes engagés dans la recherche de la paix et de la sécurité pour le Congo et sa région.

Troisième message, le désarmement, la démobilisation et la réintégration des combattants, des ex-FAR et des Interahamwe rwandais. Nous sommes soucieux de prendre en compte pleinement la préoccupation de sécurité du Rwanda. Nous avons noté avec satisfaction l’engagement solennel pris devant le Conseil de sécurité par le président Kabila, engagement selon lequel son gouvernement n’aidera pas les groupes ex-FAR et interahamwe. Le souhait est exprimé de voir la MONUC vérifier cet engagement. De la même façon, le président Kabila nous a dit sa détermination à transférer vers le Tribunal d’Arusha les génocidaires qui pourraient figurer sur la liste du Tribunal et qui pourraient résider sur le sol congolais. J’ai reçu un appel téléphonique de Adama Dieng, le greffier du tribunal, qui a reçu une lettre du ministre congolais des Affaires étrangères, pour l’inviter à revenir à Kinshasa pour mettre en place une coopération sur le terrain afin de transférer les génocidaires qui pourraient être présents sur le sol congolais.

Lors de notre séjour à Kinshasa, nous avons assisté à la destruction par le feu de 1000 armes remises par les combattants regroupés à Kamina. Nous avons le souci de voir le processus engagé à Kamina, qui aboutira au désarmement de 1800 combattants rwandais, se traduire par leur rapatriement volontaire dans les plus brefs délais. Enfin, sur ce dossier, la MONUC, représentée ici par M. Ngongi, le représentant spécial du Secrétaire général, est déterminée à s’engager dans la phase trois de son déploiement. Elle va donc se déployer vers l’est, ce qui permettra d’aller au plus près des groupes ex-FAR et interahamwe, pour les désarmer, sur une base volontaire, et les rapatrier au Rwanda.

Quatrième aspect du dossier, le retrait des forces étrangères du sol congolais. Ce retrait doit se poursuivre jusqu’au bout avec des mouvements réciproques comme le prévoit l’accord de Lusaka. Pour apporter une solution aux préoccupations de sécurité des trois pays voisins du Congo, l’Ouganda, le Burundi et le Rwanda, notre Conseil a avancé une idée : celle d’un "rideau de troupes". Je rappelle les termes de cette idée tels que nous les avons présentés à nos interlocuteurs : il s’agirait, dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu de Lusaka, et comme phase ultime du retrait des troupes étrangères des pays concernés, d’avoir, pour une période limitée, et sur un espace limité le long des frontières, une présence, autorisée par le gouvernement congolais, de troupes du pays voisin sur le sol de la RDC. Le gouvernement de la RDC et le Rwanda, par exemple, s’entendraient pour permettre la présence d’un rideau de troupes rwandaises sur le sol congolais le long de la frontière du Rwanda. Ces troupes auraient vocation à travailler avec les troupes congolaises et, pourquoi pas, si les parties le demandent, avec la contribution d’observateurs de la MONUC et éventuellement de contingents africains. Il s’agirait de l’ultime phase du retrait, avant le départ complet des troupes étrangères. Cela permettrait de créer un esprit de coopération et de confiance entre pays voisins destinés à vivre côte à côte, et cela constituerait le point de départ d’un mécanisme de coopération entre eux, appelé à se développer progressivement, pour assurer la sécurité de tous dans la région. Cette proposition a reçu un accueil globalement positif de la part des dirigeants de la RDC tout d’abord, mais aussi des trois chefs d’Etat des pays concernés, le président Museveni, le président Buyoya et le président Kagame. Il appartient maintenant aux parties elles-mêmes de travailler à cette idée et de voir si elles souhaitent y donner suite.

Pour terminer sur ce que mon collègue l’ambassadeur Greenstock appelle le "triangle" des trois dossiers, notre souci est de veiller à ce que les trois cotés de ce triangle - la transition politique à Kinshasa, le désarmement des groupes ex-FAR et Interahamwe et le retrait des forces étrangères - progressent vers une solution globale. Nous constatons que des progrès ont été accomplis. Il faut poursuivre dans cette voie et c’est le sens de nos propositions. Ces trois aspects sont liés. Je prends un exemple : le Rwanda nous fait part de sa préoccupation légitime de sécurité. Il nous dit que si une solution est trouvée, il retirera toutes ses troupes du Congo. Jusqu’à présent, le Rwanda a adopté une stratégie qui consiste à avancer de 600 km à l’intérieur du Congo pour régler lui-même le problème. Et en même temps, le Rwanda constate que cette stratégie n’aboutit pas puisqu’il nous demande de mettre en œuvre une autre stratégie, celle du désarmement des groupes ex-FAR et Interahamwe. Cette approche l’aidera à régler son problème de sécurité car, je l’ai dit, le président Kabila nous a dit sa détermination à empêcher toute aide aux ex-FAR et aux Interahamwe. M. Bemba nous a aussi dit sa détermination à régler une fois pour toute ce problème et les dirigeants du RCD Goma ont la même intention. La mise en place d’un gouvernement de transition et d’union nationale à Kinshasa est donc objectivement un moyen d’aider le Rwanda à traiter ce problème de sécurité. De son côté, la MONUC sera en mesure d’agir efficacement si elle peut travailler avec un gouvernement recréant à Kinshasa l’unité du Congo, et déterminé à aider les observateurs et les contingents de la MONUC à accomplir leur mission de désarmement des ex-FAR. Et ainsi, on voit bien qu’il y a un lien entre la création d’un gouvernement d’union nationale à Kinshasa, le désarmement effectif des groupes ex-FAR et Interahamwe et le retrait nécessaire de toutes les troupes étrangères du Congo.

C’est donc ce triangle que nous avons voulu transformer en dynamique de paix. Je crois que c’est le sens profond de notre action. Nous sommes au cœur de ce que le Conseil de sécurité veut accomplir au service de la paix dans la région des Grands Lacs. J’ajoute que nous avons toutefois un point qui reste à régler, et qui reste une véritable épine, c’est la situation de Kisangani. Nous nous sommes rendus sur place et, je crois me faire le porte-parole des appels du peuple que nous avons entendu, en disant que la population de la ville veut le départ de toutes les troupes présentes dans la ville et alentour. Elle veut la démilitarisation totale de la ville. Elle veut aussi que la réouverture annoncée du fleuve au trafic commercial devienne une réalité. Un accord en ce sens a été signé par le gouvernement de Kinshasa, le MLC et le RCD Goma. Il faut que la réouverture du fleuve ne soit empêchée par aucune des parties et que la MONUC puisse apporter son concours à cette reprise du commerce. C’est la vie de millions de Congolais qui est en cause. Il faut que les engagements pris soient tenus, qu’il s’agisse de la démilitarisation rapide et totale de Kisangani ou de la réouverture du fleuve au trafic commercial.

La relance de l’économie est engagée. Pendant notre séjour le directeur général du FMI était à Kinshasa et je salue dans la salle la présence de représentants de la Banque mondiale et du FMI. C’est une bonne chose que nous puissions nous écouter, nous entendre et nous comprendre de façon à ce que les efforts des uns viennent compléter les efforts des autres. La relance des économies doit montrer aux pays de la région qu’avec les progrès de la paix, ce sont les dividendes économiques de cette paix qui arrivent.

Enfin, nous avons donné à tous les chefs d’Etat de la région un non-papier pour exprimer les vues du Conseil sur une idée qui n’est pas neuve, celle d’une conférence internationale dans la région des Grands lacs, pour leur montrer que nous mettons sur la ligne d’horizon cette perspective de coopération entre pays voisins et qui n’ont d’autre avenir que de travailler ensemble à la paix, à leur sécurité mutuelle, ainsi qu’à leur développement économique intégré. Pour coordonner et donner une impulsion à tout cela, nous suggérons la création d’un mécanisme de suivi dont les termes restent à préciser, car si le Conseil a pris la bonne habitude de se rendre une fois par an dans la région, si nos partenaires du Comité politique de l’accord de Lusaka viennent eux aussi nous voir une fois par an à l’automne, il est nécessaire, nous semble-t-il, qu’il y ait au jour le jour un suivi attentif. C’est le sens de la recommandation qui figure dans notre rapport.

S’agissant du Burundi, nous avons rencontré toutes les autorités du pays et nous avons d’abord constaté par rapport à notre séjour de l’an dernier des progrès considérables puisque la transition est engagée. Elle est une réalité, nous en avons rencontré tous les acteurs. Et pourtant, le processus de paix au Burundi demeure fragile.

Nous avons trois messages. Premièrement, la cessation des hostilités. Il faut que les groupes armés que nous avons rencontrés à Pretoria, les deux groupes FDD et le FNL entendent notre message : rien ne justifie aujourd’hui la poursuite des hostilités. Il faut que cessent les combats, il faut d’urgence que ces mouvements rejoignent la table de négociation. Un sommet régional est envisagé dans quelques semaines. Notre Conseil devra garder un dialogue étroit avec les dirigeants du Burundi et de ceux de la région pour piloter cette nécessaire cessation des hostilités.

Deuxièmement, la mise en œuvre des réformes pendant cette période de transition est indispensable, avec ou sans cessez-le-feu, dans toute la limite que permet la situation militaire. Des réformes précises sont prévues par l’accord d’Arusha, le Conseil de sécurité souhaite très vivement que les autorités de la période de transition, chacune dans son domaine de compétence, accomplissent toutes les réformes prévues dans toute la mesure du possible.

Enfin, et je le dis devant les représentants du FMI et de la Banque mondiale, tous les interlocuteurs burundais, qu’il s’agisse des dirigeants, des partis politiques, de la société civile, ont insisté avec unité et force, en faveur de la reprise urgente d’une aide économique. Ils souhaitent tous que les promesses faites lors des conférences de Paris et de Genève puissent être mises en œuvre sans délai. Le Conseil de sécurité appuie ces demandes parce qu’il est conscient du lien qui existe entre les dividendes de la paix et la réussite du processus de paix. Si la population devait constater au Burundi que la transition mise en place, même si elle est exemplaire, ne débouche ni sur un cessez-le-feu, ni sur des réformes, ni sur des progrès économiques, alors on pourrait redouter les conséquences graves d’un désenchantement dont les premiers éléments commencent déjà à apparaître.

Dernière conclusion et recommandation sur le Burundi : la Commission de Suivi de l’accord d’Arusha a été rapatriée d’Arusha vers Bujumbura il y a six mois. Le paradoxe de la situation actuelle est que l’an dernier il y avait un représentant permanent du Secrétaire général, Jean Arnault, qui résidait en permanence à Bujumbura. Aujourd’hui la commission est rapatriée mais il n’y a pas de représentant vivant en permanence à Bujumbura. Nous connaissons les raisons particulières qui expliquent la situation actuelle mais nous recommandons au Secrétaire général de trouver une solution selon les modalités qu’il souhaitera définir.

En conclusion des progrès lents mais incontestables sont enregistrés depuis que notre Conseil s’est engagé dans la région des Grands Lacs. En RDC, comme au Burundi, la marche vers la paix est bien engagée, mais les progrès demeurent fragiles, le processus de paix dans les deux pays n’a pas encore atteint un stade irréversible. Il faut donc que l’engagement de la communauté internationale demeure constant et fort. Le rôle de la MONUC est partout positif et je voudrais saisir l’occasion de cette réunion pour lui rendre hommage : dans des circonstances difficiles, elle accomplit une mission remarquable.

Il faut que l’engagement du Conseil de sécurité demeure constant, en partenariat avec tous les pays de la région, qu’il s’agisse des signataires de l’accord de Lusaka ou des pays de l’initiative régionale sur le Burundi./.



Bookmark and Share
Bookmark and Share
Rss
Organisation des Nations Unies Présidence de la République France Diplomatie La France à l'Office des Nations Unies à Genève Union Européenne Première réunion de l'ONU