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17 mai 2000 - La situation en RDC : Intervention de M. Jean-David Levitte, représentant permanent de la France auprès des Nations unies

Monsieur le Président,

La mission du Conseil de sécurité en Afrique centrale dont j’ai eu l’honneur de faire partie a été indéniablement riche et utile. Elle a été riche par la diversité des contacts qu’elle a eus avec quasiment tous les acteurs de ce conflit. Elle a été aussi utile parce qu’elle a permis de mieux prendre la mesure à la fois du calvaire qu’endure le peuple congolais et des espoirs qu’il nourrit, de vérifier l’état d’esprit des belligérants, de mesurer les attentes des uns et des autres à l’égard des Nations Unies et enfin de contribuer au règlement d’un problème - à Kisangani - apparu pendant le séjour de la mission dans la région.

Cette Mission nous a d’abord permis de faire plusieurs constats. Sur cette base nous pouvons mieux dégager quels doivent être les axes d’effort dans les semaines et mois à venir.

I. D’abord : le constat.

Le rapport de la mission en décrit fidèlement les éléments. Laissez-moi souligner rapidement ceux qui, à mes yeux, ont été les plus marquants.

1/ La population congolaise souffre et est infiniment lasse de la guerre, des désordres, des violences et des dévastations qu’elle entraîne : violations massives des droits de l’homme et massacres dans les zones de combats et d’occupation, pillage des ressources naturelles, disparition de l’ordre public et des services minimaux que les citoyens sont en droit d’attendre des autorités.

2/ Le gouvernement de la République démocratique du Congo est désormais disposé à coopérer pleinement avec les Nations Unies et à faciliter la tâche de la MONUC. Des engagements clairs ont été pris à cet égard. La signature de l’accord sur le statut de la force ("SOFA") en présence de la Mission en a témoigné.

3/ Les Etats tiers impliqués dans ce conflit se disent désireux de respecter le cessez-le-feu et le plan de désengagement du 8 avril et de mettre en oeuvre l’accord de Lusaka. De fait, depuis le 14 avril, le cessez-le-feu est respecté. Le seul incident majeur concerne les combats qui ont éclaté à Kisangani le 5 mai entre les forces ougandaises et rwandaises. La présence de la Mission dans la région lui a permis d’obtenir de ces deux pays un accord sur le désengagement de leurs forces et une démilitarisation de la ville.

4/ La population ainsi que toutes les parties au conflit demandent aux Nations Unies d’assumer sans tarder leurs responsabilités, c’est à dire de déployer rapidement la MONUC.

II. Ensuite : les axes d’effort. Nous en voyons principalement cinq.

1/ La mise en oeuvre du volet militaire de l’accord de Lusaka - C’est la priorité absolue.

Il nous faut bâtir à partir du cessez-le-feu établi depuis le 14 avril. Cela veut dire deux choses :

- d’une part que les parties, à travers la commission mixte militaire (CMM), mettent en oeuvre les plans de désengagement et de redéploiement, puis ultérieurement de retrait ;

- d’autre part que la MONUC, dans sa phase 2, soit déployée le plus rapidement possible afin de pouvoir vérifier le respect du cessez-le-feu et de la mise en oeuvre par les parties de leurs engagements.

Concrètement, ceci recouvre plusieurs tâches :

- la colocalisation de la MONUC et de la CMM, qui devrait être réalisée comme le demande la résolution 1291.

- Accélérer la préparation du déploiement de la MONUC jusqu’à son niveau autorisé par le Conseil. Les Nations Unies ne peuvent rien faire sans l’engagement des Etats membres à lui fournir les moyens humains, matériels et financiers nécessaires. La France, pour sa part, apportera une contribution pour l’équipement et le soutien logistique d’un des quatre bataillons déployés en RDC.

- Un effort particulier devra être fait à Kisangani qui, conformément à l’accord ougando-rwandais, devra être démilitarisée et soumise au contrôle de la MONUC, ce qui suppose là aussi de donner à celle-ci les moyens d’assumer cette tâche.

A nos yeux, le déploiement devrait être progressif, à la mesure des moyens disponibles, pour consolider, là où c’est le plus urgent et sensible - notamment à Kisangani -, la dynamique de paix enclenchée.

Pour conduire ces opérations, les Nations Unies sont représentées sur place par deux personnalités de premier plan, M. Morjane, Représentant spécial du Secrétaire général et le Général Diallo, Commandant de la MONUC. La confiance qu’ils ont su acquerir auprès de toutes les parties témoigne de leurs remarquables qualités personnelles et professionelles que je veux saluer ici.

2/ Le dialogue national

C’est non seulement un des éléments fondamentaux de l’accord de Lusaka mais c’est aussi le moyen de donner à la RDC une assise démocratique permettant de rétablir l’unité du pays, d’obtenir la réconciliation nationale et de reconstruire l’Etat. La France soutient l’action du facilitateur, M. Masire, en lui apportant appui politique et financier (700.000 USD). Comme le recommande le rapport, nous sommes favorables à la nomination rapide d’un conseiller de haut niveau auprès du facilitateur basé à Kinshasa et qui devrait être francophone. En ce qui concerne le lieu, le rapport suggère qu’on puisse envisager dans un premier temps Kisangani qui occupe une position géographique centrale et devra être démilitarisée et sous contrôle des Nations Unies, avant un transfert ultérieur à Kinshasa. Ceci nous paraît une bonne idée.

Sur le fond, il faudra que le facilitateur veille à ce que ce dialogue rassemble toutes les forces politiques, sans privilège à ceux qui ont pris les armes, et puisse déboucher rapidement, en évitant une forme de pérennisation d’un dialogue stérile.

Cela dit, même s’il est souhaitable que le dialogue politique interne et les dispositions militaires de l’accord de Lusaka avancent en parallèle, il serait contreproductif de lier trop étroitement les deux processus car il y a, dans la situation militaire - et on l’a vu encore récemment à Kisangani - des évolutions qui peuvent être déstabilisantes et qui n’ont guère de lien avec la problématique politique interne à la RDC.

3/ La création d’un panel sur l’exploitation illégale des ressources naturelles

Le Conseil avait pris, avant le départ de la Mission, une position de principe favorable. La Mission n’a pu que constater l’importance de ce problème et l’intérêt qu’il y avait à ce que toute la lumière soit faite. Il nous faut donc, sans tarder, préciser le mandat de ce panel et demander au secrétaire général de le constituer. S’attaquer à ce qui alimente - et parfois motive - la guerre est un élément indispensable dans la recherche de la paix.

4/ Les violations massives des droits de l’homme et les massacres

Les informations à ce sujet s’accumulent semaine après semaine. Hier encore Human Rights Watch publiait un nouveau rapport qui ne peut nous laisser indifférent. En RDC comme ailleurs on ne doit pas laisser régner l’impunité. Le Conseil devra très vite réfléchir aux voies et moyens d’établir les faits et de s’assurer que les criminels soient traduits en justice.

5/ Le désarmement, la démobilisation et la réintégration des groupes armés

C’est assurément une question très difficile. D’abord parce que la réalité est très difficile à appréhender. Il est évidemment commode de coller une étiquette unique et infamante à toutes les forces dites non-statutaires. La situation est sans doute plus complexe. Mais au-delà de cette difficulté de cerner l’objet, il est clair qu’il n’y a pas de solution militaire viable et durable. Cela fait plusieurs années que des armées nombreuses et entraînées s’y sont essayées, en vain. La seule voie raisonnable passe par deux éléments :

- à tous ceux, réfugiés, exilés, errants, qui ont pu, à un moment ou à un autre, ne trouver d’issue à leur sort que dans le recours aux armes, il faut offrir, dans leur pays d’origine, une triple perspective : garantir leur sécurité physique, leur offrir une alternative économique, les réinsérer dans la vie politique de leur pays.

- les véritables auteurs de crimes de génocide doivent être traduits en justice, tout comme tous ceux qui, depuis quatre ans au Congo, se sont rendus coupables de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité.

En conclusion, nous nous trouvons à un moment charnière de l’évolution de ce conflit en RDC. Une dynamique s’est enclenchée. Il nous faut la consolider.

- Sur le plan politique, en entretenant et nourrissant le dialogue que le Conseil de sécurité a engagé avec les parties, d’abord en janvier à l’initiative de l’ambassadeur Holbrooke, ensuite ce mois-ci avec la Mission du Conseil. Comme le note le rapport de la Mission, la future présidence française du Conseil en juin est disposée à organiser une nouvelle rencontre à New York, le 16 juin, entre le Conseil et les membres du Comité politique de l’Accord de Lusaka.

- Sur le plan militaire, en dotant rapidement la MONUC de toutes les ressources dont elle a besoin afin qu’elle puisse se déployer sur le terrain. La crédibilité du Conseil mais aussi de toutes les Nations Unies sont en jeu.

Les événements récents en Sierra Leone, dont nous devons tirer les leçons, doivent nous faire redoubler d’efforts et faire de notre engagement en RDC un succès des Nations Unies, c’est à dire de nous tous./.



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