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19 juillet 2002 - Afghanistan : Intervention de M. Jean-David Levitte, représentant permanent de la France auprès des Nations unies

- Je tiens à souhaiter la plus chaleureuses des bienvenues à Lakhdar Brahimi. Il est difficile de l’arracher aux Afghans qui l’ont adopté : la Loya Jirga l’a fait citoyen d’honneur de l’Afghanistan. Il est pourtant nécessaire qu’il vienne nous présenter régulièrement, avec la clarté et la lucidité qui le caractérisent, la stratégie mise en œuvre avec le Président Karzai.

- C’est d’abord un " miracle afghan " que je voudrais saluer. Toutes les échéances de Bonn ont été tenues. Lakhdar Brahimi vient de nous le confirmer. La Loya Jirga a été un grand succès. Elle s’est déroulée dans le calme. Elle a tenu ses promesses. La taille du gouvernement n’a certes pas pu être réduite : 5 vice-présidents, 3 conseillers national de sécurité et 30 ministres. Mais la composition ethnique du gouvernement a été légèrement rééquilibrée : désormais plus de 50% de Pachtouns et un peu moins de 30% de Tadjiks. Pour la première fois depuis 23 ans, les Afghans ont été consultés. L’Afghanistan a connu ce qui pouvait se rapprocher le plus d’une expérience démocratique. Quel chemin parcouru en six mois !

- Cela ne veut pas dire que le pari soit gagné. Loin de là. Le pays reste à la merci d’une rechute. Qu’on se souvienne des combats fratricides entre 1992 et 1996. Ce sont les Moujahiddines qui ont détruit Kaboul et non des envahisseurs étrangers.

- Plusieurs signaux sont inquiétants. Lakhdar Brahimi vient de nous le confirmer. Son grand souci est la sécurité. La situation reste fragile, surtout dans le Nord. Les affrontements entre le Jumbesh et le Jamiat entretiennent un climat d’impunité. Une responsable d’ONG a été agressé. Un personnel des Nations Unies a été assassiné. Mais à Kaboul aussi : on a pu assassiner impunément, en plein jour et en plein centre-ville, le vice-premier ministre Haji Qadir. Cet acte ne doit pas rester impuni. Comme l’assassinat, en février, du ministre de l’aviation Abdul Rahman ou la tentative d’attentat contre le maréchal Fahim, en février. Le gouvernement de transition doit tout faire pour identifier les coupables.

- Comment éviter que l’Afghanistan n’en revienne à ses vieux démons ? Les Afghans doivent pouvoir bénéficier des " dividendes de la paix ". Les effets du changement de régime doivent être palpables. Pour le président Karzai, cela représente un défi immense : passer de la phase d’urgence, ses six premiers mois de gouvernement, à la phase de reconstruction. Et cela rapidement, avant que l’effet positif de Bonn et de la Loya Jirga ne disparaisse.

Monsieur le Président,

- Rien ne sera possible sans l’aide de la communauté internationale. Il est indispensable que l’argent continue d’arriver. La conférence de Tokyo avait lancé un " mini-plan Marshall pour l’Afghanistan ". 1,8 milliard USD avaient été promis. Combien ont été effectivement versés ? La France respecte ses engagements : 70 Meuros en 2002, dont une bonne partie déjà versée dans des projets concrets comme la réhabilitation de deux lycées franco-afghans à Kaboul. Mais Il ne suffit pas que l’argent arrive. Il faut aussi qu’il soit dépensé pour des projets visibles. Pour le moment, on voit trop de coopération institutionnelle et trop peu de " projets à impact rapide " aux effets tangibles : construction de routes, reconstruction des habitations par exemple. Il faudra aussi que l’autorité de transition accroisse ses ressources propres, notamment douanières, aux dépens des " chefs de guerre ". Le déficit de son budget en 2002, même s’il est en partie le résultat du retour massif des réfugiés, n’est pas tenable : 257 MUSD sur un total de 460 MUSD !

- Une autre question mérite notre attention : la lutte contre la drogue. L’autorité de transition a engagé une campagne courageuse d’éradication des cultures. Elle doit être poursuivie avec détermination. Elle exige une aide aux cultures de substitution. Mais il faut aussi s’intéresser aux trafics. C’est la raison pour laquelle la France organisera au printemps 2003 une conférence internationale sur " les routes de la drogue " en provenance de l’Afghanistan.

- L’aide économique est indispensable. Mais elle sera inutile sans appui à la sécurité. Lakhdar Brahimi nous a expliqué que des agences humanitaires ou des ONG renonçaient à certains projets pour des raisons de sécurité.

- Alors que faire ? Déployer l’ISAF au-delà de Kaboul et de ses environs ? La question a déjà été abondamment débattue. Il est vrai que l’ISAF effectue un travail remarquable. Pendant les six mois du commandement britannique, la criminalité a baissé de 70 % à Kaboul. La Turquie est déterminée à poursuivre cette œuvre avec efficacité et la France maintiendra son engagement au sein de l’ISAF. On peut discuter à l’infini des avantages et des risques de l’extension du déploiement de l’ISAF. Mais c’est un débat théorique : aucun pays représentés dans cette salle, à notre connaissance, n’est disposé à envoyer dans les provinces afghanes les milliers d’hommes qui seraient nécessaires.

- Alors que faire pour limiter le pouvoir des " chefs de guerre " ? Il faut d’abord soutenir pleinement le président Karzai dans ses courageux efforts pour obtenir la rétrocession des droits de douane et pour faire venir à Kaboul les principaux " chefs de guerre ". Il faut utiliser à plein tous les instruments dont dispose la communauté internationale. La conditionalité économique d’abord, telle que prévue par la résolution 1401. Cela suppose une bonne coordination entre donateurs. L’enceinte reste à trouver. L’autre instrument, c’est bien entendu le poids militaire de la coalition.

- Au-delà, la priorité reste toujours la constitution de forces de sécurité et de police unifiées et multi-ethniques. Comme l’a relevé l’Ambassadeur des Etats-Unis, la France est largement engagée dans cet effort, aux côtés des Américains. Nos 60 formateurs entraînent actuellement le 2ème bataillon de l’armée nationale afghane. En septembre, ce sera au tour du 4ème bataillon. Mais les difficultés sont nombreuses, en particulier le recrutement et les soldes. Il est urgent que les autorités afghanes s’engagent sur un plan opérationnel pour la constitution des forces de sécurité et de police. Des précisions doivent nous être données par le gouvernement : effectifs, composition, coût, calendrier, implantation. En outre, un véritable programme de désarmement et de réinsertion des milices est indispensable.

- La France préparera avec tous ses partenaires, en tout début de semaine prochaine, un projet de déclaration présidentielle pour reprendre ces principaux messages et, surtout apporter tout l’appui du Conseil à l’immense tâche entreprise avec succès par Lakhdar Brahimi et le Président Karzai./.



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