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24 avril 1998 - Afrique : Intervention de M. Alain Dejammet, représentant permanent de la France auprès des Nations unies

La France tient à rendre hommage au Secrétaire général pour le rapport qu’il a préparé. Rapport remarquable à double titre : d’une part, par son contenu : il contient des analyses précises et sans fard de la réalité et des expériences passées ; il fait aussi des propositions et des recommandations utiles et justifiées ; d’autre part, par son opportunité : alors que l’Afrique se trouve dans une phase de transition à la recherche d’une paix et d’un développement durables, le rapport atteste de l’intérêt et de l’engagement de l’Organisation des Nations Unies.

Le Secrétaire général nous a dit, voici une semaine, qu’il souhaitait que son rapport marque un nouveau départ dans les relations entre l’ONU et l’Afrique. Nous partageons ce voeu.

Le Secrétaire général a brossé un tableau contrasté de la situation en Afrique. Ce qu’on a appelé "l’afro-pessimisme" a pu et peut encore se nourrir des statistiques sur les conflits et leur cortège de drames, les réfugiés, l’évolution des revenus par habitant, les grandes pandémies, la désertification. En contrepoint, il faut noter toutes les évolutions positives et encourageantes : des crises ont pu être circonscrites avant qu’elles ne dégénèrent grâce à des actions préventives ; des conflits ont trouvé des solutions durables ; de nombreux pays africains ont fait de réels efforts en faveur de la démocratie et de la bonne gouvernance et ont connu ces dernières années une réelle croissance.

Ainsi que le rappelle le Secrétaire général, beaucoup dépend des Africains eux-mêmes. Toutefois, ceci ne dispense pas les Nations Unies et les Etats extérieurs au continent de poursuivre leur action en faveur de l’Afrique.

Certes, au cours des dernières années, certains événements ont conduit à se demander si l’Organisation des Nations Unies n’était pas tentée d’abandonner l’Afrique à son propre sort. Dans le domaine de la prévention et du règlement des conflits, l’expérience malheureuse en Somalie avait engendré une évidente réserve à s’engager sur le terrain. Réserves, craintes vérifiées par la suite au Rwanda, où bien peu d’Etats se sont portés volontaires pour agir, mais aussi dans l’est de l’ex-Zaïre et au Congo (Brazzaville).

L’action des Nations Unies et de ses Etats Membres doit au contraire soutenir les efforts faits par les pays africains eux-mêmes pour régler leurs problèmes.

Ceci vaut d’abord pour les moyens mis au service de la prévention des conflits. Il faut renforcer la coopération et la coordination entre les différents niveaux concernés : ONU, Organisation de l’unité africaine, organisations ou initiatives régionales. C’est dans cet esprit que la France apportera cette année une aide d’un million de dollars des Etats-Unis à l’Organisation de l’unité africaine pour son mécanisme de prévention, de gestion et de règlement des conflits.

Mais le rôle croissant des organisations ou des arrangements régionaux doit être épaulé par l’ONU et le Conseil de sécurité — pour faire prévaloir les préoccupations et les intérêts équitables de l’ensemble des Membres de l’Organisation. Plusieurs exemples récents montrent tout l’intérêt et l’efficacité d’une bonne articulation entre les Nations Unies et le niveau régional : ainsi la médiation africaine compétente pour la République centrafricaine, ainsi la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en Sierra Leone se sont-elles tournées vers l’ONU pour obtenir son soutien.

Le Secrétaire général relève l’intérêt des sanctions comme instrument de pression mais il note aussi les problèmes humanitaires que leur application soulève. Il estime que les sanctions doivent être bien ciblées. Comment ne pas partager cette préoccupation ?

Le Secrétaire général fait part de ses inquiétudes à l’égard des flux d’armes. La question des transferts illicites d’armes, en particulier de petit calibre, est cruciale. Plusieurs pays africains ont pris des mesures courageuses qui méritent d’être appuyées ; hommage à cet égard doit être rendu à l’initiative du Mali. En ce qui concerne le maintien de la paix, l’ONU a joué un rôle positif en Afrique, assurément en Namibie, au Mozambique, en Angola. Le Secrétaire général estime qu’il faut continuer à disposer de toutes les options selon ce que les situations nécessitent. Cela va des opérations de maintien de la paix complexes et multidimensionnelles à de simples missions d’observation. La contrainte financière, pour importante qu’elle soit, ne doit pas devenir le critère déterminant de décision.

Dans le même esprit, il peut y avoir complémentarité entre les Nations Unies et une force multinationale. Ainsi, en République centrafricaine, la Mission interafricaine de surveillance des Accords de Bangui (MISAB), après avoir rempli avec succès son mandat, a-t-elle passé le relais à la Mission des Nations Unies en République centrafricaine (MINURCA), opération des Nations Unies chargée d’un mandat plus large.

L’essentiel réside en fait dans la capacité et la volonté des Etats Membres de répondre aux besoins du moment. Comme le souligne à plusieurs reprises et avec force le Secrétaire général, les Etats Membres doivent manifester cette volonté politique d’agir et donner à l’Organisation les moyens financiers, matériels et humains d’intervenir.

Dans cet esprit, il importe de renforcer les capacités des Etats africains de prendre leur part au maintien de la paix dans le monde et notamment en Afrique. C’est le sens de l’initiative présentée l’an dernier conjointement par la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis et qui vise, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies et de l’Organisation de l’unité africaine à une coordination de la coopération internationale en cette matière.

L’effort de la France au renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (RECAMP) s’élèvera cette année à environ 40 millions de dollars des Etats-Unis. Ceci comprend : l’aide aux pays africains pour la formation au maintien de la paix, y compris l’ouverture en coopération avec la Côte d’Ivoire d’un centre international de formation ; le prépositionnement à Dakar de matériel qui pourrait être utilisé par tous les Etats de la région pour des formations, des entraînements et des opérations de maintien de la paix ; l’organisation, en février 1998, par plusieurs Etats d’Afrique de l’Ouest et la France, d’un exercice multinational de maintien de la paix qui impliquait des contingents d’Afrique et d’autres continents.

Cet encouragement de la France en faveur du traitement multinational des problèmes de sécurité en Afrique se traduit également par le soutien concret apporté à des opérations de maintien de la paix. Ainsi mon pays a-t-il fourni pendant 15 mois le soutien logistique et financier à la MISAB et apporte-t-il avec plus de 200 militaires la contribution logistique à la MINURCA.

Le Secrétaire général exprime les légitimes préoccupations que suscitent les problèmes des droits de l’homme et de l’assistance humanitaire. Il serait certes irréaliste de penser que, en matière de respect des droits fondamentaux, tous les pays pourraient avancer d’un même pas. Il est néanmoins essentiel d’éviter que ne se crée l’impression que, dans ce domaine, les Nations Unies toléreraient une politique de "deux poids, deux mesures". Leur crédibilité et leur autorité en pâtiraient.

En ce qui concerne les réfugiés, le Secrétaire général estime avec raison qu’il faut tout à la fois garantir leurs droits et leur sécurité, mais aussi assurer la sécurité des pays d’accueil et aider ceux-ci à faire face aux problèmes parfois considérables qu’entraîne l’afflux de réfugiés ; enfin faut-il éviter que les réfugiés ne soient utilisés, par les uns ou par les autres, comme prétexte à une action politique ou militaire dont les buts sont étrangers au sort de ces réfugiés. Nous devons, sur ce sujet, prendre en considération les propositions du Secrétaire général.

Nous rendons enfin hommage au travail remarquable accompli en Afrique par les organisations humanitaires, en particulier le Haut Commissariat aux réfugiés, et estimons que tous les Etats ont le devoir de faciliter et d’aider leur action sur le terrain.

Le Secrétaire général démontre avec raison que, dans bien des cas, la solution durable de l’instabilité et des conflits passe par l’établissement de bases saines à la gestion de l’Etat et au fonctionnement de l’économie.

La constitution d’un Etat de droit, qui passe par la clarté des règles, la transparence de l’administration, le fonctionnement régulier du système judiciaire, le respect des engagements et le paiement des dettes publiques et privées, est indissociable d’une démocratisation durable. Il est heureux de constater que plusieurs Etats se sont déjà bien engagés dans cette voie.

Dans les pays qui ont connu un conflit interne, une attention particulière doit être accordée à la réconciliation nationale. Seule celle-ci permet de rétablir les bases d’une vie en commun, préalable indispensable pour assurer une paix durable. Il est nécessaire de trouver un équilibre entre, d’une part, l’application, élémentaire dans une démocratie, de la loi de la majorité et, d’autre part, le non moins nécessaire respect des droits des personnes appartenant à des minorités.

La bonne gouvernance est, de manière significative, devenue un des thèmes centraux de la coopération internationale, notamment avec les actions du Programme des Nations Unies pour le développement et de l’Organisation de l’unité africaine. La dix-neuvième Conférence des chefs d’Etat de France et d’Afrique, qui s’est tenue à Ouagadougou en décembre 1996 et qui a rassemblé 46 chefs d’Etat et de gouvernement ou leurs représentants, était consacrée à ce thème de la bonne gouvernance. L’action menée par la France sur un plan bilatéral et au sein de l’Union européenne vise de plus en plus à consolider les progrès de la démocratie et de l’état de droit.

Le Secrétaire général met l’accent sur toutes les réformes que doivent prendre les Etats africains pour créer les bases d’une croissance soutenue et d’un développement durable. Il a raison de souligner l’importance du développement social. La réussite d’une politique ne se mesure pas uniquement à l’aune des "fondamentaux" et des indicateurs financiers. Il ne peut y avoir de développement et de paix réels sans une élévation substantielle des niveaux d’éducation et de formation, sans une amélioration des systèmes de santé, sans une répartition équitable des fruits de la croissance.

La responsabilité qui incombe au premier chef aux Etats africains dans ce domaine n’exonère pas les autres pays de leurs obligations. Comment ne pas partager, à ce sujet, les préoccupations qu’exprime le Secrétaire général vis-à-vis de la réduction brutale de l’aide destinée à l’Afrique, ces dernières années ? L’aide au développement est un complément indispensable aux politiques menées par les pays africains et elle doit être suffisante et efficace. Ceci concerne en particulier les pays les moins avancés dont les trois quarts sont des pays africains.

Pour sa part, la France maintiendra son effort d’aide. Elle consacre près de 0,5 % de son produit national brut, soit 7,5 milliards de dollars des Etats-Unis en 1996, à l’aide publique au développement ; la moitié de cette aide publique au développement est destinée à l’Afrique, ce qui fait de la France le premier bailleur de fonds à ce continent. Elle a pris d’importantes mesures d’annulation de dette en faveur des Etats les plus pauvres et les plus endettés d’Afrique subsaharienne. Elle a récemment décidé d’adapter son dispositif de coopération et d’aide au développement pour le rendre plus efficace, plus cohérent.

Dans les instances internationales, la France n’a cessé de plaider en faveur d’une solidarité active avec l’Afrique : au Sommet du Groupe des Sept à Lyon, en juin 1996, elle a appelé les pays les plus industrialisés à augmenter leur aide à l’Afrique et elle a obtenu que soit défini un nouveau partenariat mondial entre pays en développement, pays développés et institutions multilatérales ; elle a aussi, à cette occasion, contribué au lancement de l’Initiative sur la dette des pays les plus pauvres et plaidé avec succès pour une forte augmentation du pourcentage de dette pouvant être annulé au Club de Paris. Lors des assemblées annuelles de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international du printemps 1997, mon pays s’est attaché à défendre la nécessité d’une mise en oeuvre flexible de l’Initiative sur la dette, de manière à prendre en compte la situation spécifique de chaque pays pauvre. Au sein de l’Union européenne, nous avions agi en 1995 pour que les crédits mis à disposition du huitième Fonds européen de développement fussent maintenus en termes réels, acceptant pour ce faire d’augmenter notre propre contribution au Fonds. Dans le débat sur l’avenir de la Convention de Lomé, la France a d’ores et déjà marqué son attachement à la continuité des relations privilégiées de l’Union européenne avec les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, relations qui se traduisent, faut-il le rappeler, par le fait que 100 % des produits industriels et 97 % des produits agricoles importés d’Afrique par les pays de l’Union européenne entrent dans ces pays sans aucun droit de douane.

Dans cet esprit, la France estime que les Etats Membres et les instances internationales concernées doivent examiner avec la plus grande attention les remarques et les recommandations que fait le Secrétaire général dans son rapport en matière de restructuration de l’aide internationale, d’allégement du fardeau de la dette, d’ouverture des marchés internationaux, ainsi que d’appui à la coopération et à l’intégration régionales. Nous espérons que son message sera entendu et suivi d’effets.

Le Secrétaire général invite toute la communauté internationale — les Etats africains, les autres Etats, les instances multilatérales — à manifester une volonté politique pour consolider et renforcer la paix et le développement en Afrique. Nous sommes prêts à répondre à l’appel du Secrétaire général et à travailler en ce sens au Conseil de sécurité et dans tous les autres organes compétents de l’Organisation des Nations Unies.



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