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29 septembre 1999 - La situation en Afrique : Intervention de M. Alain Dejammet, représentant permanent de la France auprès des Nations unies

Monsieur le Président, avant tout, je voudrais m’associer à tous ceux qui ont félicité votre pays, votre Représentant permanent et vous-même, pour avoir organisé cette réunion. Monsieur le Premier Ministre, votre présence ininterrompue durant tout ce débat démontre mieux que tout discours la réalité de l’engage-ment des Pays-Bas en faveur de la cause du développement et de la paix en Afrique.

Nos remerciements vont égale-ment au Secrétaire général pour la qualité de son rapport, bilan très utile qui permet de faire le point sur les recom-mandations qui figuraient dans le rapport d’avril 1998 (S/1999/318).

Ce débat nous a donné également la possibilité d’entendre l’exposé très précis du Secrétaire général de l’Orga-nisation de l’unité africaine (OUA). Nous saisissons cette occasion pour le remercier de son inlassable activité pour promouvoir la cause de l’Afrique et pour s’efforcer de régler les conflits qui subsistent.

Et nous avons également entendu avec beaucoup d’attention l’intervention du représentant de l’Algérie, représentant du pays exerçant la présidence de l’OUA, qui a fait — je crois — un tableau très complet de la situation en Afrique des ombres et des lumières.

Depuis que le Conseil de sécurité avait demandé au Secrétaire général un rapport sur l’Afrique et manifesté par là même un regain d’intérêt pour le sort de ce continent, les critiques ont réapparu en ce qui concerne le Conseil de sécurité et les éventuelles variations de son engagement, selon qu’il s’agit de crises en Afrique ou ailleurs. Des observations ont été faites sur la diversité de notre engage-ment selon les régions. Je crois que ceci a été dit avec beaucoup de vigueur par beaucoup d’orateurs alors que comme l’a rappelé le représentant de la Malaisie, notre monde est indivisible.

Il faut prêter une oreille attentive à ces critiques. Mais la séance que nous avons aujourd’hui, Monsieur le Président, est précisément une initiative bienvenue parce qu’elle permet sans doute de tenter de répondre à ces observations justifiées, parfois critiques, et elle permet en tout cas de renouveler notre détermination d’essayer d’être aussi objectifs et impartiaux que nous avions souhaité l’être lorsque nous étions réunis à la suggestion du Secrétaire général, voici deux ans.

Le bilan, depuis lors, n’est pas en effet aussi sombre qu’on le prétend parfois. Le Secrétaire général — avec raison — a exprimé ce jugement, ce jugement qui n’est pas, répétons-le, négatif. Le rapport du Secrétaire général permet en effet d’identifier les domaines qui ont connu des développements positifs et encourageants. Il permet aussi de regarder avec lucidité ceux où il reste encore beaucoup à faire.

Je ne parlerai pas du secteur économique et social : le représentant de l’Algérie, ce matin, a fait à ce sujet un tableau exact. Je crois que les informations qu’il a données sont simplement de nature à justifier ce qui nous paraît à nous être une conviction : la nécessité de poursuivre l’aide publique au développement. Quel que soit le dynamisme de certains secteurs, il s’agit là d’une certitude. Il faut encore aider, conformément aux responsabilités que nous avions assumées, et il faut aider par un effort soutenu d’aide publique au développement.

Mais aujourd’hui, nous nous concentrons sur les évolutions enregistrées depuis avril 1998 dans les domaines de la prévention et du règlement des conflits ainsi que du main-tien de la paix et de la sécurité qui relèvent très directement de la compétence du Conseil de sécurité. Tout d’abord, il est satisfaisant de constater la vitalité des organi-sations régionales et sous-régionales africaines. Elles ont été encouragées à jouer un rôle. Elles l’ont joué. Et elles ont joué un rôle souvent déterminant dans le règlement des conflits. J’en citerai quelques exemples récents.

La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui, grâce à l’opiniâtreté et l’efficacité de plusieurs de ses dirigeants et en particulier de sa prési-dence togolaise, a obtenu un accord de paix en Sierra Leone signé à Lomé, le 7 juillet dernier, et qui, nous l’espérons, sera définitif et durable.

La CEDEAO avait aussi réussi à obtenir un accord de paix pour la Guinée-Bissau, à Abuja le 1er novembre 1998, accord qui fut complété par un protocole additionnel signé également à Lomé le 15 décembre. Malheureusement, les engagements pris n’ont pas été respectés et ainsi qu’on le sait, la force a prévalu une fois de plus au mois de mai.

Autre organisation régionale qui a joué un rôle extrê-mement positif : la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), et en particulier le Président de la Zambie, M. Chiluba, mandaté par elle, a réussi à négo-cier un accord de paix en République démocratique du Congo qui a été signé à Lusaka le 10 juillet par les Etats parties au conflit et une partie de la rébellion puis le 31 août par le Rassemblement congolais pour la démocra-tie. Cet accord est sans doute fragile mais il offre une chance réaliste de paix, une chance qu’il ne faut pas laisser passer, une chance d’arriver à un règlement.

Enfin, l’Organisation de l’unité africaine — dans son entièreté — s’est impliquée dans la recherche d’une solution au conflit qui oppose depuis un an et demi l’Ethiopie et l’Erythrée. Le plan de paix que l’OUA a élaboré, grâce aux efforts de son secrétariat et de ses présidences, est désor-mais reconnu par tous comme la référence unique, même s’il convient encore de trouver un accord sur les arrange-ments techniques de sa mise en oeuvre.

Enfin, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) poursuit ses efforts pour trouver une issue au conflit interne qui déchire la Somalie depuis de trop nombreuses années.

Cette intervention renforcée et souvent fructueuse des organisations régionales et sous-régionales est louable. Elle correspond aux encouragements qui avaient été donnés ici même, voici deux ans. Il s’agit donc là d’un progrès, mais ce rôle des organisations régionales et sous-régionales ne doit pas naturellement dispenser l’Organisation des Nations Unies et les partenaires extérieurs de l’Afrique de leurs responsabilités. Or là aussi, l’expérience des 18 der-niers mois a montré que sans un soutien déterminant de la communauté internationale, les progrès accomplis par les Africains eux-mêmes risquaient d’être fragiles.

Ainsi en Guinée-Bissau, l’ECOMOG n’a pu se dé-ployer à temps et en nombre suffisant pour exercer efficacement les tâches qui lui avaient été dévolues par l’Accord de paix d’Abuja et le Protocole de Lomé. La France, pour sa part, s’est efforcée d’apporter une contribution logistique et financière mais d’autres aides concrètes auraient été sans doute bien nécessaires. Or, la rapidité et l’ampleur du déploiement des forces de maintien de la paix sont souvent la clef de la réussite et de la solidité d’un accord de paix, en particulier lorsque l’environnement, comme c’était le cas à Bissau, reste tendu et fragile.

En République démocratique du Congo, l’Accord de Lusaka prévoit l’intervention d’une force de maintien de la paix des Nations Unies. Une première étape vient d’être franchie avec l’envoi d’officiers militaires de liaison. La seconde étape consistera à déployer des observateurs militaires à l’intérieur du pays. Les membres de la SADC ont encore rappelé ces jours-ci leur souhait de voir le Conseil de sécurité assumer toutes ses responsabilités sans perdre de temps. Certes, les membres de la SADC sont disposés à faire un effort ; ils sont volontaires, mais ils demandent à juste titre que ce soit l’ensemble de la communauté internationale, par le biais de l’ONU, qui joue son rôle et, là encore, il ne faut pas décevoir ces attentes créées par un accord de paix dûment négocié par les pays de la région.

En Sierra Leone, l’Accord de paix de Lomé prévoit d’élargir le rôle de la Mission d’observation des Nations Unies en Sierra Leone (MONUSIL) en collaboration avec le Groupe de contrôle de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (ECOMOG), ce qui suppose d’adapter le mandat et d’augmenter sensiblement les moyens de la MONUSIL. Le Conseil a été saisi hier par le Royaume-Uni de propositions en ce sens ; il y a là, d’une manière très simple, un cas concret où nous sommes invités à mettre nos actes en conformité avec des engagements oraux, de caractère général et parfois généreux, mais qui doivent se concrétiser.

En République centrafricaine, la MINURCA (Mission des Nations Unies en République centrafricaine) a réussi à préserver la paix et la sécurité, à la protéger d’une propa-gation du conflit en République démocratique du Congo voisine, et à créer un environnement favorable pour que des élections législatives à la fin de 1998, puis une élection présidentielle, ce mois-ci, se déroulent dans des conditions, espérons-le, totalement paisibles et honnêtes.

Le jour enfin où un accord sera conclu entre l’Ethiopie et l’Erythrée, les Nations Unies seront sollicitées pour apporter leur contribution au déploiement d’observateurs, comme le prévoit l’accord-cadre de l’OUA.

Enfin, là où la paix est revenue, l’ONU a pour mission de stimuler et de coordonner les efforts de recons-truc-tion de l’économie et de l’état de droit. Tel est le rôle très utile joué par les Représentants spéciaux du Secrétaire général et les Bureaux de l’ONU au Libéria et en Guinée-Bissau, dont les moyens humains et matériels mériteraient, selon nous, d’être accrus.

Ainsi, au moment où il est, à juste titre, question de la nécessité de renforcer les capacités africaines de maintien de la paix, il est bon de tirer les leçons de la gestion de ces crises récentes. Une force multinationale africaine n’est viable que si un pays africain, en l’occurrence, est disposé et capable d’assumer le rôle de nation pilote, à l’instar du rôle qu’a joué et que joue encore le Nigéria au sein de l’ECOMOG en Sierra Leone. En outre, cette force ne sera viable que si elle bénéficie de soutiens logistiques et finan-ciers extérieurs. C’est dans ce contexte qu’il faut réinsérer les efforts menés conjointement par les Etats-Unis, le Royaume-uni et la France depuis plusieurs mois, sous l’égide commune de l’ONU et de l’OUA, pour aider les pays africains qui le souhaitent à renforcer leurs capacités de maintien de la paix. Je crois que cet exemple est une bonne illustration des exercices de coopération de plusieurs pays qui, comme la France et le Royaume-Uni, avaient exercé des responsabilités en Afrique, avec tout ce que ceci comporte d’engagements positifs mais aussi parfois d’as-pects qui ont mérité un examen par la suite, pour aider concrètement au développement de l’Afrique.

Mais en l’absence de solution régionale capable de mettre sur pied une force multinationale africaine, comme cela paraît être le cas pour la République démocratique du Congo, alors, la leçon des mois et des années passés est que le Conseil de sécurité, lui-même, doit être prêt à assumer ses responsabilités et à envoyer, là où c’est nécessaire pour garantir le respect d’un accord de paix, une force de maintien de la paix de l’ONU. Et là, le problème est très simple ; il se traduit non seulement en termes de discours, mais également en contributions, en acceptation des règles de l’Organisation, pour s’acquitter de ses obligations financières.

Certes, à côté de ces évolutions positives, des problèmes demeurent. En Angola, l’heure est toujours à l’affron-tement armé. L’ONU y joue pour le moment, il faut bien le dire, malheureusement, un rôle marginal. Toutefois, cette situation tragique a incité le Conseil de sécurité à réfléchir sérieusement, sous l’impulsion du Président du Comité des sanctions compétent, l’Ambassadeur Fowler, aux voies et moyens pour assurer un véritable respect des sanctions contre l’UNITA, notamment en ce qui concerne l’embargo sur les armes, dans l’esprit de la résolution 1196 (1998).

Comme cela a été souligné lors du débat que nous avons eu la semaine dernière, les effets de la circulation et de l’accumulation déstabilisantes des armes légères et de petit calibre, ainsi que de leur trafic illicite, sont tout à fait dévastateurs en Afrique. Le Secrétaire général, dans son rapport, a recensé les actions de sensibilisation entreprises mais cela ne suffit pas, il nous faudra agir beaucoup plus concrètement et vigoureusement, conformé-ment aux appels que nous nous sommes adressés par la résolution 1209 (1998) et par la déclaration présidentielle du 24 septembre dernier.

Enfin en arrière-plan de plusieurs conflits en Afrique, on trouve souvent des trafics illicites de matières précieuses — des diamants en particulier — mais on trouve aussi parfois des opérations de pillage à grande échelle des ressources naturelles d’un pays par des armées étrangères et des groupes armés qui financent ainsi leur effort de guerre et achètent des armes. Bien que la tâche soit évi-demment difficile, tout effort visant à lutter contre ces trafics et ces pillages doit être encouragé, non seulement en améliorant l’application des sanctions qui visent de tels trafics, lorsque celles-ci existent, mais aussi en cherchant à faire toute la lumière sur ces phénomènes de pillage organisé.

Le Secrétaire général a eu raison de dire, en conclu-sion de son rapport, que "l’afro-pessimisme" ne mène nulle part. Face aux crises et aux conflits qui déchirent le conti-nent africain, nous devons faire preuve de volonté politique — volonté de résoudre les problèmes et de s’en donner les moyens —, mais aussi de cohérence — cohérence entre les idées générales et généreuses que nous proclamons dans nos débats, comme celui d’aujourd’hui, et les décisions que nous devons prendre au cas par cas lorsque nous cherchons vraiment à résoudre une crise.



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