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12 mars 2012 - Conseil de sécurité - Défis et opportunités des changements intervenus dans le monde arabe pour la paix et la sécurité internationales - Intervention de M. Alain Juppé, ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et européennes

Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire général,
Mesdames, Messieurs les Ministres,
Mesdames, Messieurs,

La Charte des Nations Unies a confié au Conseil de sécurité la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales. Notre organisation reconnaît également la souveraineté des Etats et la non-ingérence comme principes fondamentaux. L’évolution de notre action nous a conduits à reconnaître en 2005 que notre Conseil avait le devoir d’agir lorsque la responsabilité de protéger n’est plus assurée, lorsque des violations massives des droits de l’Homme se déroulent sous nos yeux, que les gouvernements en soient responsables par leur action ou par leur impuissance.

C’est dans ce contexte que s’inscrit notre réunion, dont je remercie le Royaume-Uni d’avoir pris l’initiative. C’est l’occasion pour nous d’examiner ce que peut et ce que doit faire notre Conseil pour contribuer à faire du « printemps arabe » un facteur de paix et de sécurité pour la région et pour le monde.

Depuis maintenant plus d’un an, le monde arabe connaît des bouleversements sans précédent. Avec un courage hors du commun, les Tunisiens, les Egyptiens, les Libyens, les Yéménites, les Syriens ont bravé l’oppression pour revendiquer le respect de leurs droits. Avec une détermination admirable, ils se sont levés pour crier leurs aspirations légitimes à la liberté, à la dignité humaine et à la démocratie.

Pour la France, cet élan témoigne de l’universalité de l’aspiration démocratique. Il confirme les leçons tirées de l’histoire en montrant une fois encore que les régimes qui étouffent la voix de leur peuple n’ont pas d’avenir, que tôt ou tard, les gouvernements qui bafouent les droits de l’Homme finissent par s’effondrer.

Le Conseil de sécurité n’aurait pas eu à connaître de ces situations si plusieurs d’entre elles n’avaient dégénéré à cause de l’obstination criminelle de gouvernements archaïques.

En Tunisie et en Egypte, ce sont les peuples qui, par eux-mêmes, ont obtenu le départ de dirigeants discrédités et l’ouverture de processus démocratiques - non sans difficultés, certes, mais à tout le moins sans bain de sang. En Jordanie et au Maroc, les responsables politiques ont fait le choix courageux du dialogue, de la réforme et des élections. J’étais au Maroc il y a quelques jours à peine et ce pays est un exemple porteur d’espoir pour l’ensemble de la région.

Bien sûr, rien n’est définitivement réglé. Bien sûr, nous savons tous que chaque révolution démocratique porte en elle des risques de déception et de retour en arrière. Nous savons tous qu’une transition démocratique demande du temps. Mais l’histoire est en marche et les bouleversements en cours dans le monde arabe constituent une chance pour cette région du monde et pour la paix.

La Libye, cependant, n’a pas eu cette chance et la responsabilité de notre Conseil a très vite été engagée. Le peuple libyen s’est heurté à un dictateur et à un régime déterminés à noyer dans le sang son aspiration à la liberté. Dès le 26 février 2011, expression de la réprobation universelle, le Conseil de sécurité a décidé, avec l’adoption à l’unanimité de la résolution 1970, d’imposer des sanctions et de saisir la Cour pénale internationale face à une répression sauvage que le Procureur de la Cour a qualifiée de crime contre l’humanité. Face à un dictateur qui promettait des massacres à la population de Benghazi, les organisations régionales, au premier rang desquelles la Ligue arabe, mais également l’Union africaine, ont appelé le Conseil de sécurité à agir. C’est tout le sens de la résolution 1973, pour laquelle la France s’est battue sans relâche.

Mon pays est fier d’avoir contribué à faire adopter ce texte. Il est convaincu que nous avons collectivement pris la seule décision honorable et juste. C’est grâce à cette résolution que nous avons pu sauver des milliers de vies et protéger le peuple libyen. C’est grâce à elle que Benghazi est entrée dans l’histoire, non pas comme une ville martyre, mais comme un symbole de liberté. Et je voudrais le dire sans ambigüité devant vous : remettre en cause la légitimité et la légalité de notre action, insinuer qu’elle serait elle-même responsable de crimes, et ce contre toute évidence, comme l’a encore confirmé la Commission d’enquête du Conseil des droits de l’Homme, c’est travestir l’histoire et insulter tous les Libyens qui se sont battus pour conquérir la liberté. Aujourd’hui, en adoptant la résolution qui prolonge le mandat de la mission des Nations Unies en Libye (MANUL), notre Conseil continue à assumer sa responsabilité pour aider ce pays à construire l’Etat de droit et les conditions de son progrès démocratique.

Au Yémen, enfin, notre Conseil a su prendre ses responsabilités. C’est grâce à l’adoption à l’unanimité en octobre dernier de la résolution 2014 qu’un transfert de pouvoir pacifique a pu être, enfin, engagé sur la base de l’Initiative du Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe. Après des mois de crise et d’affrontements, un gouvernement d’unité nationale a été désigné, un nouveau président a été élu avec un large soutien, les tensions se sont apaisées. Naturellement, toutes les difficultés n’ont pas encore disparu, mais c’est une nouvelle ère qui s’est ouverte dans l’histoire du Yémen.

Dans un cas comme dans l’autre, si notre Conseil a été efficace, c’est qu’il a su répondre non seulement à l’appel des peuples, mais aussi à celui des organisations régionales, qui ont éclairé ses jugements et identifié les paramètres d’une solution politique.

Aujourd’hui, notre Conseil est confronté à une tragédie : la tragédie syrienne.

Depuis un an et la première grande manifestation pacifique en Syrie, à Deraa le 18 mars 2011, la situation est chaque jour plus inacceptable. Sourd à la voix de son peuple, sourd à tous les appels de la communauté internationale, y compris ceux de la Ligue arabe et de ses proches partenaires, le régime s’enfonce dans une répression toujours plus sanglante, dans une violence toujours plus barbare. Cette fuite en avant, la communauté internationale la condamne résolument et dans les termes les plus durs, que ce soit à l’Assemblée générale ou au Conseil des droits de l’Homme, où le rapport de la commission d’enquête, dont le contenu est accablant pour le régime, a été examiné aujourd’hui même, confirmant qu’un crime contre l’humanité est en cours.

La première urgence c’est bien évidemment d’obtenir la cessation des violences et l’accès des populations à l’aide humanitaire. Mme AMOS rendra très prochainement compte de sa visite sur place à notre Conseil, mais nous savons déjà qu’elle s’est dite horrifiée par ce qu’elle avait vu, nous savons déjà les crimes, les exactions et les horreurs que vivent au quotidien les populations syriennes. Comme Hama il y a 30 ans, Homs restera dans l’histoire de l’Humanité comme l’une de ces villes dont le martyre hante les mémoires.

Seules une réponse politique aux aspirations légitimes du peuple et la mise en œuvre des réformes réclamées avec tant de vigueur pourront contribuer à résoudre la crise syrienne. Cela passe par une transition fondée sur le plan de la Ligue des Etats arabes du 22 janvier, largement soutenu par la communauté internationale - la résolution de l’Assemblée générale du 16 février et le vote du 4 février du Conseil de sécurité en témoignent. Il n’y a pas d’autre issue pacifique possible.

Enfin, je l’ai souligné il y a quelques jours au Conseil des droits de l’Homme : les crimes du régime syrien ne sauraient rester impunis. Le jour viendra où les autorités civiles et militaires de ce pays devront répondre de leurs actes devant la justice. Préparons dès à présent les conditions d’une saisine de la Cour pénale internationale.

Ne nous y trompons pas : face à la crise syrienne, notre Conseil a une responsabilité historique : la responsabilité de faire cesser les violations massives des droits de l’Homme, la responsabilité d’éviter un engrenage qui pourrait être fatal à la paix au Liban et dans la région. En refusant d’agir, on abandonne les opprimés aux oppresseurs, on abandonne les Syriens à la violence et à la barbarie. En refusant d’agir, on laisse la guerre civile gagner chaque jour un peu plus de terrain sur la recherche d’une solution pacifique. Etre membre du Conseil, c’est se mobiliser concrètement en faveur de la paix et de la sécurité du monde. C’est aussi placer le bien commun au-dessus de toute autre considération. Notre responsabilité c’est d’agir. Et c’est d’agir maintenant, pour mettre enfin un terme au martyre du peuple syrien et lui permettre de retrouver la maîtrise de son destin.

Un projet de résolution est en cours de discussion pour répondre à l’urgence et trouver une solution crédible à la crise qui ne cesse de s’aggraver. Je le dis aujourd’hui comme je l’ai dit le 31 janvier dernier : il est inacceptable que notre Conseil soit empêché d’assumer ses responsabilités. Apportons notre soutien à la mission de Kofi ANNAN et au plan de la Ligue arabe. Après des mois de blocage, j’appelle la Chine et la Russie à entendre la voix des Arabes et de la conscience mondiale et à se joindre à nous.

Cette action en faveur de la liberté des peuples en Libye, au Yémen et en Syrie, pose avec acuité la question de l’impuissance du Conseil de sécurité face au conflit israélo-palestinien.

Au Proche-Orient, c’est un autre peuple dont les aspirations doivent être reconnues - les revendications des Palestiniens ne sont-elles pas aussi légitimes que celles qui s’expriment dans le reste de la région ? N’est-il pas naturel que les Palestiniens souhaitent qu’un Etat palestinien voie le jour ? C’est aussi la sécurité de l’Etat d’Israël qui doit être assurée - la France sera toujours aux côtés d’Israël pour garantir sa sécurité et ne transigera pas. Aujourd’hui, nous le savons tous, la solution de deux Etats vivant côte à côte dans la paix et la sécurité est la seule qui soit viable et la meilleure garantie pour la sécurité d’Israël.

Après tant d’échecs répétés du processus de paix, après tant d’années de souffrances et d’espoirs déçus, le moment est venu de changer de méthode. C’est tout le sens de l’appel devant l’Assemblée générale lancé le 23 septembre dernier par le Président SARKOZY. Notre conviction, c’est que nous ne pouvons plus continuer à nous priver d’enceintes multilatérales, comme celle de ce Conseil, et de l’appui de l’ensemble des partenaires, notamment régionaux et européens. Dans les mois qui viennent, la France fera tout ce qui est en son pouvoir pour qu’une paix juste et durable s’installe enfin au Proche Orient.

Alors que nous parlons de la paix et de la sécurité dans cette région du monde, comment ne pas évoquer l’Iran ? Dans ce pays, la situation devient chaque jour un peu plus préoccupante, avec un régime qui poursuit un programme nucléaire manifestement militaire, en violation des décisions de notre Conseil et de l’Agence internationale de l’énergie atomique, un régime qui promet de rayer Israël de la carte, un régime qui remet en cause la liberté de circulation dans le détroit d’Ormuz et inquiète ses voisins, un régime qui réprime les aspirations de son peuple à la liberté et à la démocratie, un régime qui s’isole chaque jour un peu plus de la communauté internationale.

Notre Conseil s’est exprimé avec force et droit rester ferme, car nous savons qu’il est deux issues également inacceptables : un Iran doté de l’arme nucléaire ou un Iran bombardé.

Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,

Ce que nous rappellent les révolutions pacifiques et les évolutions en cours sur la rive sud de la Méditerranée, ce que nous confirme la tragédie qui se déroule en Syrie, c’est que le principe de légitimité est un principe cardinal pour tout gouvernement. Le jour où un gouvernement perd sa légitimité aux yeux de son peuple, ce jour-là, ce gouvernement est condamné. Et dans cette région du monde, l’une des grandes questions qui se posent est celle de la capacité à faire vivre ensemble des communautés et des minorités dans un pacte national respectueux des droits de chacun et des droits de l’Homme pour tous. La promesse du « printemps arabe », c’est le droit universel à la liberté, et j’ai confiance dans sa réalisation.

Je vous remercie.



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