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13 mars 2014 - Conseil de sécurité - Ukraine - Intervention de M. Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès des Nations unies


Monsieur le Président,

Monsieur le Premier Ministre,

Je salue le discours digne que nous venons d’entendre de la part du Premier Ministre d’Ukraine.

Mesdames, messieurs,

Si la crise que nous traversons n’était pas à ce point grave, nous pourrions ironiser sur les déclarations récentes de la diplomatie russe pour expliquer l’apparente marche à l’annexion de la Crimée. Ironiser à un double titre.

D’abord parce que la Russie ne cesse de se référer à un accord, l’accord du 21 février négocié par les ministres des Affaires étrangères allemand, polonais et français qu’elle avait refusé endosser lorsqu’il avait été signé et dont elle se fait le champion tardif depuis la fuite ignominieuse de Yanoukovitch.

Ensuite, et là l’ironie atteint le surréalisme, lorsque la Russie invoque l’avis de la Cour Internationale de Justice qui juge que la déclaration unilatérale d’indépendance du Kossovo n’était pas illégale ; avis qu’elle n’a jamais reconnu, indépendance qu’elle a toujours combattue. Nous attendons donc avec intérêt la conclusion logique de cette conversion inattendue, c’est-à-dire la reconnaissance du Kossovo par la Russie.

Osera-t-on cependant faire remarquer que, dans son avis, la Cour Internationale de Justice posait deux conditions, l’une était le caractère contesté du territoire qui avait conduit à l’existence d’un ordre juridique particulier, la résolution 1244, et l’autre le non recours à la force ; conditions à l’évidence non remplie en Crimée dont le statut n’était en rien disputé que ce soit par Moscou ou par l’Assemblée locale et où c’est l’occupation russe qui permet à une faction qui avait obtenu 4% aux élections locales d’organiser un simulacre de consultation à l’ombre des baïonnettes russes. Comme l’a dit ce matin M. Fabius, le ministre française des Affaires étrangères, en Crimée dimanche, le choix sera entre oui et oui.

Mais, pour la Russie, il ne s’agit pas ici de droit, de cohérence ou de logique. Il ne s’agit que de faire feu de tout bois pour justifier l’injustifiable, la violation patente et cynique de la Charte des Nations Unies, dont les fondements sont le respect de l’intégrité territoriale et la non-ingérence dans les affaires intérieures de ses membres.

Tout est donc en place pour préparer l’annexion de la Crimée par la Russie quel qu’en soit l’habillage juridique qui ne trompera personne. La presse, en Occident, y voit le triomphe du joueur d’échecs russe qui aurait mis ainsi échec et mat la communauté internationale. Je joue assez mal aux échecs mais j’y vois surtout l’amateurisme du joueur qui ne résiste pas à la tentation de prendre la tour mais perd ainsi la partie.

La Russie y gagnera la Crimée ; elle y perdra sa crédibilité.

Qu’en sera-t-il de la crédibilité de la diplomatie russe lorsqu’elle essaiera de revenir à ses fondements, le respect de l’intégrité territoriale des Etats et la non- ingérence dans les affaires intérieures des Etats, elle qui aura encouragé et reconnu la sécession en Géorgie et annexé une région d’Ukraine ? Elle ne suscitera plus que sarcasmes et haussement d’épaules.

Qu’en sera-t-il de la crédibilité de la diplomatie russe dans l’espace ex-soviétique ? Savez-vous que certains Etats aujourd’hui indépendants avaient été conquis par l’Empire russe avant la Crimée ? Savez-vous que des minorités russe ou russophones il y en a partout à travers cet espace ? Elle n’y rencontrera plus que méfiance et inquiétude.

Qu’en sera-t-il de la crédibilité de la Russie en Ukraine ? Comment pourrait-on imaginer une réconciliation entre le spoliateur et le spolié ? Comment comprendre la création d’une nouvelle Alsace-Loraine, un siècle après 1914 ? Nul ne demandait à l’Ukraine de choisir entre l’Est et l’Ouest : c’est la Russie qui réussit à le faire en ne lui laissant aucun choix.

Et, enfin, qu’en sera-t-il du rapprochement entre l’Union européenne et la Russie alors que la Russie piétine les valeurs qui ont conduit à la création de l’Union européenne, la volonté de sortir du cycle des invasions, des occupations et des revendications ? L’ Union européenne ne pourra que constater l’erreur qu’elle a commise en pensant que son interlocuteur partageait cet objectif.

La Russie perdra donc la partie mais nul n’en sortira indemne.

Parce que la force nue aura imposé sa logique, parce que le tissu fragile du droit international aura été déchiré, ce droit seul garant des petits Etats, seule barrière contre le retour de la guerre.

Dans ce moment de désarroi, il est donc juste que le Conseil de sécurité réaffirme les principes qui fondent les Nations unies. La France soutient donc le projet de résolution présenté par les Etats-Unis et appelle à sa mise au vote avant la tenue du référendum.

Mesdames et Messieurs,

Il n’est pas trop tard. Lançons tous, membres et non-membres du Conseil de sécurité un dernier appel à la Russie. Nous comprenons les passions et les inquiétudes ; nous voulons y répondre mais dans le respect du droit, de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. C’est le message que, depuis une semaine, tous nos chefs d’Etat et de gouvernement ont transmis au plus haut niveau à Moscou. Des solutions simples existent ; les principes en sont connus : je les avais rappelés ici même, il y a une semaine : le retour des forces russes dans leurs casernes, le déploiement d’observateurs internationaux de l’OSCE pour assurer de la sécurité des populations civiles, la constitution d’un gouvernement d’union nationale à Kiev, la tenue rapide d’élections sous contrôle international. Négocions-en les modalités.

Mesdames, Messieurs,

Le temps nous est compté. Si se tenait dimanche le référendum illégal, si la Russie, comme elle l’a annoncé, y répondait favorablement, alors nous serions contraints d’en tirer toutes les conséquences politiques et économiques ; contraints, dis-je, parce que nous ne voulons pas suivre cette voie qui serait une régression, contraints, dis-je, parce que nous n’aurions pas le choix en présence d’une telle violation du droit international sur notre continent.

Que la Russie résiste au vertige nationaliste qui l’a saisi et qui est toujours de mauvais conseil, que la Russie oublie 1914 pour comprendre que nous sommes en 2014, qu’elle revienne aux principes dont elle s’est fait longtemps le héraut et qu’elle piétine aujourd’hui, qu’elle écoute ce que lui dit l’ensemble de la communauté internationale, alors une solution est possible, une solution qui respecte l’intégrité territoriale de l’Ukraine et son indépendance et garantisse les droits de toutes les communautés d’Ukraine.

Qu’elle ne perde pas la partie d’échecs pour le plaisir médiocre et éphémère de prendre une tour. Ce ne serait pas à la hauteur du talent des joueurs d’échecs russes qui sont parmi les meilleurs au monde.

Je vous remercie.

En savoir plus sur l’Ukraine.



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