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30 août 2012 - Conseil de sécurité - Réunion ministérielle sur les questions humanitaires en Syrie - Intervention de M. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères


Monsieur le Secrétaire général,
Monsieur le Haut Commissaire,
Mesdames et Messieurs,

Déjà 25 000 morts, 250 000 blessés, plus de 250 000 réfugiés hors de Syrie, plus d’un million Syriens "déplacés" dans leur propre pays et plus de 3 millions de personnes directement touchées, souvent sans nourriture, sans électricité, sans médicament et sans eau.

Dans ce pays courageux et magnifique qu’est la Syrie, la situation est chaque jour plus intolérable. Et cela parce que fondamentalement M. Bachar el-Assad veut envers et contre tout garder le pouvoir par la barbarie de sa répression et dans la sauvagerie des combats. Il s’est livré et il se livre à l’usage indiscriminé d’armes lourdes, d’hélicoptères de combat et d’avions de chasse contre la population et a même menacé d’utiliser ses réserves accumulées d’armes bactériologiques et chimiques.

Devant cette situation qui heurte la conscience humaine, la conviction de la France est qu’il faut tout faire, tout tenter pour mettre fin aux violences et, sur le plan humanitaire, soulager les populations civiles.

C’est le sens de notre réunion aujourd’hui.

Beaucoup d’entre nous agissent déjà pour apporter une aide matérielle aux réfugiés, conjointement avec les Nations unies, le HCR, l’Europe et d’autres. Je salue l’action du Vice-Secrétaire général, Monsieur Eliasson, et du Haut commissaire pour les réfugiés, Monsieur Guterres. Pour sa part, la France agit sur le plan humanitaire, sur le plan politique en apportant notamment son appui à l’opposition, et sur le plan diplomatique au soutien du médiateur M. Brahimi, pour essayer de dépasser les blocages et les divisions qui ont jusqu’ici interdit une action internationale sous mandat du Conseil de sécurité.

Témoigner et réagir : c’est ce que nous faisons. C’est une obligation morale face au déchaînement de la violence. C’est un devoir de solidarité face aux souffrances des Syriens et des populations qui les accueillent. C’est une exigence de sécurité face aux risques de déstabilisation de toute la région.

Aujourd’hui, en vous réunissant, nous avons voulu mettre chaque pays ici représentés devant ses responsabilités.

Certes, nous sommes à des milliers de kilomètres des villes dont l’opinion publique a commencé à apprendre le nom : Deraya, Alep, Homs, Deraa, Damas, ces villes martyres qui pleurent leurs blessés et leurs morts.

Souffrances et détresse, nous en recevons tous les jours le témoignage. Cette situation humanitaire inacceptable, elle existe en Syrie et dans les pays voisins. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité qu’ils soient présents. Je l’ai constatée personnellement en me rendant en Jordanie, au Liban et en Turquie. Ces pays voisins, ainsi que de l’Irak et le HCR, que je remercie d’être là, ont porté leur témoignage direct. Personne ne pourra dire ensuite qu’il ne savait pas.

Il y a dans ma voix, comme dans la votre, de l’émotion et de la colère. Cette colère est partagée par beaucoup de gens dans le monde qui ne comprennent pas qu’on laisse M. Bachar el-Assad assassiner son peuple et qu’un conseil qui s’appelle le Conseil de sécurité des Nations unies jusqu’ici n’ait pas été capable d’assurer ni la sécurité, ni l’unité.

Dans l’immédiat, que pouvons-nous faire ?

L’urgence est d’abord humanitaire. Les divisions qui traversent notre Conseil ne devraient pas nous empêcher d’agir pour soulager la tragédie humanitaire en Syrie.

Je veux me tourner vers les autorités syriennes ici représentées et leur rappeler leurs obligations qui découlent du droit humanitaire et du droit international.

L’utilisation d’armes lourdes contre son propre peuple constitue un crime, tout comme les exécutions extrajudiciaires, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées, la torture et les violences contre le personnel médical. Il apparait que M. Bashar el-Assad pratique tout cela. Ses crimes ne devront pas rester impunis. Nous sommes nombreux à penser que la Cour pénale internationale devra être saisie afin que les responsables soient jugés.

Je veux rappeler aussi au représentant de Damas ici présent que l’accès des acteurs humanitaires à la population doit être garanti. A ce jour, en raison de l’insécurité grandissante, mais aussi du fait des restrictions de la part des autorités actuelles, les acteurs humanitaires n’ont toujours pas libre accès aux zones où les populations civiles sont en détresse. Ces organisations ont même été contraintes pour certaines d’entre elles de réduire leurs effectifs. J’appelle le représentant de Damas à respecter l’accord conclu le 28 mai avec les Nations unies pour la mise en œuvre de l’assistance humanitaire. Les ONG locales et internationales – dont je salue l’action -, le mouvement de la Croix rouge et du Croissant rouge et les agences humanitaires des Nations unies, doivent pouvoir accéder librement à toutes les populations. J’appelle également le représentant de Damas à mettre en œuvre les « pauses humanitaires » qui sont demandées depuis des mois par le CICR afin de permettre aux acteurs humanitaires d’évacuer les blessés et de les soigner. Et à garantir la sécurité du personnel médical afin de lui permettre d’accéder à tous les blessés, plutôt que de l’arrêter ou même de le tuer.

Je rencontrai, en début de semaine, une organisation internationale de médecins syriens qui soignent clandestinement, avec un grand courage, la population sur place. Ces médecins ont déjà perdu près d’une centaine des leurs et ils rapportent que 700 d’entre eux ont été arrêtés sans qu’ils en aient aujourd’hui de nouvelles. Ils soignent et opèrent des enfants, des femmes, des innocents dont le sang coule parce que le pouvoir les attaque. Et savez-vous quel motif ce même pouvoir invoque lorsqu’il vient les arrêter ? "Nous vous arrêtons parce que vous avez sur les mains du sang" ! Oui, le sang des blessés que ces mêmes médecins essayent de sauver.

Face à la situation des réfugiés, l’aide extérieure s’organise et notre réunion d’aujourd’hui a pour objectif d’intensifier cette organisation et cette mobilisation. La communauté internationale doit appuyer les pays hôtes qui font un énorme effort et les acteurs humanitaires (agences des Nations unies, ONG locales et internationales, mouvement de la Croix rouge et du Croissant rouge) dans la tâche si difficile qui est la leur.

Il est clair que les pays voisins ne peuvent pas assurer seuls le fardeau de la présence sur leur sol des réfugiés syriens. La Turquie fait face avec solidarité à un afflux important. La Jordanie vient de lancer un appel avec les agences locales des Nations unies pour obtenir de l’aide internationale. Un risque de déstabilisation politique et sécuritaire existe face à l’afflux de réfugiés. Au Liban, les besoins sont immenses, les ferments de discorde existent : le Liban doit être protégé des risques de contagion de la crise syrienne. En Irak, la situation est difficile.

La France, comme plusieurs d’entre vous, est mobilisée aux côtés du peuple syrien et des Etats de la région. Outre notre appui aux ONG, au CICR ou aux agences des Nations unies comme le HCR, nous avons déployé en particulier un groupement médico-chirurgical spécial dans le camp de Za’tari en Jordanie. Nos médecins et chirurgiens viennent en assistance aux victimes des combats et aux réfugiés qui fuient les zones de conflit.

Mais il faut davantage de moyens financiers. En France, nous avons dégagé un premier montant d’un peu plus de 3,6 millions d’euros pour l’aide humanitaire en Syrie et auprès des réfugiés. En raison de la situation qui ne cesse de se dégrader, j’annonce que nous avons décidé d’augmenter notre appui financier de 5 millions d’euros. Nous avons également obtenu de l’Union Européenne qu’elle accroisse considérablement son aide humanitaire, ce qui portera l’ensemble de son effort à plus de 100 M € pour financer la réponse à la crise syrienne, et la France en acquitte naturellement sa part, au total plus de 20M €.

La situation des réfugiés si difficile dans les pays voisins, grave, ne doit évidemment pas faire oublier le sort dramatique de beaucoup de Syriens dans leur propre pays. Je pense en particulier à plus de 1,2 million de personnes à la fois déplacées qui ont trouvé refuge, dans des conditions précaires, souvent insupportables, dans les zones libérées par l’armée syrienne libre ou qui sont directement touchées.

La Turquie a évoqué la mise en place de « zones tampons ». qui doivent être étudiées

Pour les déplacés nous avons décidé, pour notre part, d’intensifier notre soutien aux réseaux de solidarité locaux qui œuvrent sur le terrain et préparent la Syrie de demain. Avec courage nous constatons que les citoyens d’un nombre croissant de villages, de villes et de régions se sont libérés du joug du régime Assad et ont commencé à s’organiser. Les besoins dans ces zones libérées sont considérables : nourriture, collecte des déchets, accès à l’éducation, aux soins... Il est du devoir de la communauté internationale de leur venir en aide. Le président français, M. François Hollande, a annoncé cette semaine notre décision d’aider directement les comités de résistance qui organisent les zones libérées et de mettre en place une aide spécifique pour leurs populations.

Mais nous ne pouvons pas, bien sûr, en rester à une approche uniquement humanitaire car humanitaire et politique sont liés, il faut une action spécifiquement humanitaire. Sur le plan politique, une transition doit être rapidement amorcée.

Pour y parvenir, la France encourage l’opposition syrienne à constituer un gouvernement transitoire, qui sera le représentant légitime de la Syrie. Ce gouvernement transitoire qu’il ne nous appartient pas de désigner devra être représentatif, c’est à dire ouvert très largement, et garantir les droits de toutes les communautés. Nous avons ajouté que nous reconnaîtrions ce gouvernement dès lors qu’il aura été ainsi formé. Je veux le dire à ceux qui entretiennent des relations particulièrement étroites avec le régime de M. Bashar el-Assad : ce régime tombera. Mais plus est encouragé le pourrissement du conflit, plus l’issue est retardée, plus longue est la transition, et plus grand sera le risque de déstabiliser toute la région à travers un conflit qui a cessé d’être local pour devenir régional, et même international.

Aux soutiens du régime, je dis qu’ils continuent, ils perdront probablement sur tous les tableaux. M. Bachar el-Assad tombera et alors ceux-là seront coupables, aux yeux des Syriens de demain, du monde arabe et de toute l’opinion, d’avoir été finalement les complices d’un long crime. Ils devriaient au contraire tout faire pour répondre au drame humanitaire, mettre fin aux violences et engager avec nous rapidement une transition politique.

Mesdames et Messieurs,

La France a souhaité cette réunion ministérielle, comme je vous l’ai dit, pour aider à la solution des problèmes humanitaires, pour mettre chacun devant ses responsabilités et pour adresser au peuple syrien qui souffre, de la part de ses amis, un message de soutien et de solidarité. J’espère que ces messages seront entendus. Nous savons que notre Conseil est divisé mais malgré les divisions de ce Conseil, il n’y a pas d’autre voie que le respect de la légalité internationale. La France reste fidèle à son engagement en ce sens et affirme que l’ONU et le Conseil de sécurité doivent contribuer au règlement de la crise syrienne. C’est nécessaire aujourd’hui et ce sera nécessaire demain quand il faudra reconstruire la Syrie – une Syrie libre, pacifique et démocratique pour laquelle une majorité de Syriens se battent aujourd’hui avec tant de courage. Nous devons à ces combattants d’être à la hauteur de ce courage.

Merci.

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